Philippe Fretz, Seuil

Philippe Fretz : La traversée

La gra­vure et l’écriture dans Seuil  sont très liées. Elles ont comme hori­zon le livre. Phi­lippe Fretz l’a d’ailleurs pré­cisé : « J’ai tou­jours en tête un livre à faire, dont je publie des frag­ments soit gra­vés, soit écrits qui rendent compte de ce qui se passe en pein­ture ». Mais il sait que fran­chir la fron­tière touche à notre plai­sir, à notre jouis­sance et, en consé­quence, à nos pos­si­bi­li­tés d’angoisse puisque nos cer­ti­tudes se voient inter­pe­lées par cette tra­ver­sée. Le pas­sage qui mène d’un monde à l’autre reste donc un « seuil cri­tique » que le créa­teur gene­vois affronte.
Ce der­nier rap­pelle qu’après avoir estimé tra­ver­ser une fron­tière nous pou­vons res­ter tou­jours du même côté. Mais lorsque la fron­tière est véri­ta­ble­ment trans­gres­sée, le pareil et le même s’écartent de notre che­min pour le plai­sir de jouir de l’autre ou de l’ailleurs. Le seuil indique donc une ten­ta­tion, une pré­sence voire une déli­vrance. les­quelles consolent des anciens départs ratés.

Le livre ques­tionne ce trans­fert par le trait, la trace. La suite plas­tique qui jouxte les textes crée vrai­ment une ligne de pas­sage. Elle ins­crit une cou­pure et sou­dain le voya­geur n’emmène plus avec lui ses propres bagages, sa propre inter­pré­ta­tion, son propre incons­cient. L’étrangeté espé­rée peut même être explo­sive, même si par­fois, sous cou­vert de cer­taines média­tions, elle peut se rabattre dans l’orthodoxe.
Le plus sou­vent, avec Seuil  le décor tourne, change de sens. Sur­git un pay­sage sen­sible et men­tal qui ne duplique jamais du sem­blable. En dehors de ce livre, l’artiste l’a d’ailleurs sou­vent pra­ti­qué. Par exemple lorsqu’il affu­bla cer­tains de ses proches d’habits étranges pour réa­li­ser leur por­trait. « Ce qui est en jeu ici, c’est avant tout la ques­tion de l’authenticité, de l’authentique; ce que Sol­lers appelle “La hotte antique”» écrit-il à ce sujet..

Une telle stra­té­gie prouve com­bien fran­chir la fron­tière revient à accep­ter de pas­ser la limite de notre igno­rance, d’accepter le saut vers ce qui échappe. Sou­dain, l’être qui ne cesse de tour­ner en rond, de « dépla­cer le dépla­ce­ment » — ou de battre le bol plu­tôt que la crème - entame  enfin le « pas au-delà » réclamé par Blanchot.

Lire notre entre­tien avec l’auteur

jean-paul gavard-perret

Phi­lippe Fretz, Seuil, Art&Fiction, Lau­sanne, 2012, 35 p. — 15,00 €

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Filed under Non classé, Poésie

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