L’apologie qui nuit à l’Eglise

Livre d’histoire ou libelle.

C’est un livre étrange que celui écrit par Mena­hem Macina. L’ouvrage est une charge contre ceux que l’auteur, spé­cia­liste engagé des rela­tions judéo-chrétiennes, appelle les « zéla­teurs de l’ecclésiodicée ». Der­rière ce néo­lo­gisme, Mena­hem Macina désigne les défen­seurs achar­nés de l’Eglise catho­lique, des pon­tifes romains et de leurs actions. Ces avo­cats trouvent, dans la ques­tion Pie XII, une occa­sion de plai­der qui exas­père Mena­hem Macina.

Selon lui, cette défense achar­née du pape de la Seconde Guerre mon­diale met en dan­ger le rap­pro­che­ment opéré par Vati­can II entre juifs et chré­tiens, et serait symp­to­ma­tique de l’orgueil de l’Eglise romaine, du main­tien des thèmes anti-judaïques dans le monde catho­lique et de « l’apparition inquié­tante de réti­cences, voire de remises en ques­tion du bien-fondé de la nou­velle atti­tude de l’Eglise envers le peuple juif et le judaïsme. » C’est en cela que ces avo­cats de l’accusé Pie XII nui­raient aux inté­rêts de l’Eglise.

La démarche de l’auteur res­pecte les cri­tères de la science his­to­rique. Il sou­met les textes à une cri­tique soi­gneuse et pré­cise en uti­li­sant des tra­vaux his­to­rio­gra­phiques. Ces prin­ci­pales cibles sont le Docu­ment émis par Rome en 1998, « Nous nous sou­ve­nons : une réflexion sur la Shoah  », les ana­lyses de l’historien juif Pin­chas Lapide, celles du rab­bin David Dal­lin et le tra­vail de récolte de docu­ments favo­rables à Pie XII mené par Gary Krupp, un juif amé­ri­cain, et sa fon­da­tion Pave the Way. Notons d’ailleurs que cette liste remet en cause la thèse de Mena­hem Macina sur le lien entre défense de Pie XII, orgueil romain et hos­ti­lité au judaïsme…

Dans tous les cas, Mena­hem Macina traque les omis­sions, les erreurs, les sur­éva­lua­tions et sous-évaluations, les mau­vaises inter­pré­ta­tions des textes. Cer­taines de ses cri­tiques ne manquent pas de per­ti­nence. Il est vrai que les cri­tiques du racisme et de l’antisémitisme nazis émises dans les années Trente par l’Eglise coha­bitent avec la réaf­fir­ma­tion des thèmes anti-judaïques (peuple déi­cide, lutte contre l’influence néfaste des juifs, etc.). D’autres cri­tiques sont plus sévères, voire fra­giles, comme la sys­té­ma­tique remise en cause des témoi­gnages des proches de Pie XII, comme Sœur Pas­ca­lina. Mais le pro­blème se situe ailleurs.

Menahem Macina ne reprend pas à son compte les accu­sa­tions les plus absurdes for­mu­lées contre Pie XII, et il balaie d’un revers de la main les thèses gro­tesques de Hoch­hut et de Corn­well. Ni anti­sé­mite ni indif­fé­rent. C’est une preuve des avan­cées de l’historiographie sur la ques­tion Pie XII dont il faut se féli­ci­ter. Ce que reproche Mena­hem Macina à Pie XII, c’est son silence qu’il juge total et cou­pable, insup­por­table et marque « de la non-assistance reli­gieuse à peuple en dan­ger de mort ». Certes, et avec hon­nê­teté, il avance à plu­sieurs reprises des expli­ca­tions per­ti­nentes sur ce « silence ».

Jusque-là, son livre trouve toute sa place dans les débats his­to­rio­gra­phiques. Mais, à par­tir de cette cri­tique, res­pec­table en soi mais qui n’est pas la nôtre, l’ouvrage quitte la route scien­ti­fique. L’auteur enlève son cos­tume d’historien pour revê­tir celui du pré­di­ca­teur engagé.

Qu’on en juge. Dès l’introduction, Mena­hem Macina révèle le cœur de sa démarche. A côté des attaques contre les défen­seurs de Pie XII, il veut obte­nir de l’Eglise une démarche de repen­tance pour les cou­pables silences, ceux du pape et des autres ecclé­sias­tiques. Or, l’historien ne peut que condam­ner une telle prétention.

Le repen­tir, rappelons-le, est une démarche volon­taire et indi­vi­duelle d’un indi­vidu face à ses fautes. La repen­tance, elle, consiste à deman­der par­don pour des fautes com­mises par d’autres, il y a plu­sieurs décen­nies, quand ce n’est pas plu­sieurs siècles. Le tout bai­gnant dans l’anachronisme, la réduc­tion, les confu­sions. Elle est glo­ba­li­sante et juge a pos­te­riori. Très révé­la­teur des insuf­fi­sances d’une telle démarche, Macina met en avant des décla­ra­tions de repen­tance, dont celle de cer­tains évêques fran­çais (1998) dont on sait qu’ils sont un modèle de courage.

L’his­to­rien n’a pas à dire le Bien et le Mal. Nous n’avons que faire des sen­ti­ments de Mena­hem Macina, de son malaise à l’écoute des dis­cours de Benoit XVI sur son pré­dé­ces­seur, de son atta­che­ment pour Jean XXIII et de ses juge­ments per­son­nels sur ces « chré­tiens qui ne le sont que de nom ». Qu’il sache, mieux que qui­conque, ce qui est bien pour l’Eglise, on n’en doute pas un seul ins­tant. Mais qu’est-ce que cela vient faire dans un livre d’histoire ?

Sa cri­tique de Pin­chas Lapide repose sur la sur­éva­lua­tion des chiffres des juifs sau­vés par Pie XII et par l’Eglise en géné­ral (la confu­sion entre les deux brouillant, il est vrai, l’analyse). Pour expli­quer ces erreurs, Mena­hem Macina évoque l’engagement de Lapide dans le rap­pro­che­ment judéo-chrétien et qui l’aurait poussé à exa­gé­rer les suc­cès huma­ni­taires de Pie XII. Mais on pour­rait ren­ver­ser la cri­tique et la for­mu­ler de la même façon à Mena­hem Macina.

Il y a, dans son livre, beau­coup trop de pas­sion, et même de pas­sion per­son­nelle, une pos­ture morale déran­geante. Cette étude souffre d’une confu­sion des genres très regret­table. Elle offre elle-même le flanc à la cri­tique. C’est dommage.

fre­de­ric le moal

Mena­hem Macina, L’apologie qui nuit à l’Eglise. Révi­sions hagio­gra­phiques de l’attitude de Pie XII envers les Juifs, édi­tions du Cerf, mai 2012, 318 p., 25,00 €

 

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