Entretien avec Thierry Chevillard et Pascale Orellana (Garance éditions)

Thierry Che­villard et Pas­cale Orel­lana ont créé Garance édi­tions. Gros plan sur une mai­son où l’artisanat pré­vaut, mais qui a de nom­breux projets

 

C’est tou­jours joie et sou­la­ge­ment, pour un auteur, de voir l’un de ses manus­crits enfin accepté par un édi­teur qui publie “à compte d’éditeur” et qui, de sur­croît, jouit d’une dif­fu­sion natio­nale. Thierry Che­villard, avo­cat au bar­reau de Paris mais qui, en marge de son métier, écrit des textes de fic­tion et pro­posa long­temps en vain ses œuvres à diverses mai­sons, éprouva sans nul doute cette indi­cible émo­tion faite d’incrédulité et de ravis­se­ment mêlés lorsque Le Ser­pent à plumes retint son roman The bad leit­mo­tiv et le publia dans sa col­lec­tion “Le Ser­pent noir” en 2000. L’année sui­vante parais­sait, dans la même col­lec­tion, Dolo­rès Escudo. Beau début de par­cours qui hélas tourna court : Thierry dut chan­ger d’éditeur pour que son troi­sième roman, Ruth Esther Weiller , soit publié. Mais un conflit sur­vint qui sonna le glas des rela­tions cor­diales éta­blies avec ce nou­vel édi­teur…
Ce che­mi­ne­ment dif­fi­cul­tueux et éprou­vant finit par l’inciter à fon­der sa propre mai­son, avec l’appui de sa com­pagne Pas­cale Orel­lana : Garance édi­tions. Une mai­son à peine née, qui fait ses pre­mières armes avec un roman écrit par Thierry -
Le Caba­non - et où l’artisanat pré­vaut. Mais les pro­jets sont nom­breux, et l’enthousiasme de Pas­cale et Thierry est tel que les obs­tacles ne devraient guère leur résis­ter…
Par­fai­te­ment com­plé­men­taires tant dans l’entreprise édi­to­riale que dans leurs enga­ge­ments créa­tifs, ils nous content à deux voix l’histoire de Garance édi­tions et les ambi­tions qu’ils nour­rissent pour cette nouvelle-née…

 

Com­ment est née l’aventure Garance édi­tions ? Pour­quoi avez-vous créé cette mai­son ?
Pas­cale
C’est le par­cours de Thierry qui nous y a conduits : il écrit depuis tou­jours et a ren­con­tré tel­le­ment de pro­blèmes pour publier ses pre­miers romans que non nous sommes dits, l’été der­nier, “pour­quoi ne pas fon­der notre propre mai­son ?” — à notre échelle, bien sûr. D’une part nous avions tous les deux des envies d’écriture, Thierry en lit­té­ra­ture, moi plu­tôt dans le domaine de l’esthétique et des arts, et d’autre part, nous avions sur­tout envie de nous épa­nouir en publiant nos textes au sein d’une struc­ture qui nous appar­tien­drait en propre, qui serait le fruit de nos efforts. Et quand Le Caba­non a été écrit, prêt pour la publi­ca­tion, ça a été le cata­ly­seur : nous avons décidé de nous lan­cer… Une fois le livre imprimé, je me suis char­gée de toute la com­mu­ni­ca­tion et des contacts presse. Nous sommes com­plè­te­ment néo­phytes, et nous pro­cé­dons de manière un peu arti­sa­nale, mais nous avons pour objec­tif de deve­nir de vrais pro­fes­sion­nels. Cela dit, nous ne sommes pas pres­sés : nous nous don­nons le temps néces­saire pour apprendre le métier et péné­trer le milieu édi­to­rial.
Thierry
C’est un fait que mes rela­tions avec les édi­teurs ont été le fac­teur déclen­chant… Il y a d’abord eu le licen­cie­ment de la direc­trice de col­lec­tion du Ser­pent à plumes, avec qui j’ai tra­vaillé pour la publi­ca­tion de mes deux pre­miers romans. J’étais très atta­ché à elle et j’ai donc quitté le Ser­pent, mai­son avec laquelle je n’ai plus eu de rela­tions. À la suite de cela, je me suis tourné vers une petite mai­son qui s’appelle Hors Com­merce ; il y a eu un véri­table élan de sym­pa­thie pour les diri­geants de cette mai­son, et ils ont publié mon troi­sième roman, Ruth Esther Weiller. Mais quand il a fallu payer les droits d’auteur, ils n’étaient pas au rendez-vous. Je me suis fâché avec eux, et à ce jour ils ne m’ont tou­jours pas réglé ce qu’ils me doivent. La situa­tion s’est com­plè­te­ment blo­quée. Ce sont tous ces pro­blèmes qui nous ont inci­tés à fon­der Garance édi­tions, en com­men­çant avec mon roman, Le Caba­non, qui était prêt. Nous avons pré­féré nous lan­cer avec ce texte-là parce que nous avons estimé qu’il était pré­ma­turé d’embarquer un autre auteur dans cette aven­ture pour le moins aléa­toire et que la prise de risque était trop grande pour l’imposer à quelqu’un. Pas­cale par­lait d’artisanat, et c’est exac­te­ment le terme qui convient : comme nous n’avons ni dis­tri­bu­teur, ni dif­fu­seur, c’est nous qui avons décro­ché le télé­phone, contacté les libraires, pris des rendez-vous pour pré­sen­ter Le Caba­non… nous fai­sons tout nous-mêmes, avec sim­pli­cité — et len­teur, sans doute, mais peu importe : c’est notre tra­vail, et ça nous plaît.

 

Ce nom, Garance édi­tions, est-ce que ça a un rap­port avec le film de Mar­cel Carné, Les Enfants du para­dis  ?
Pas­cale

Euh, non, pas vrai­ment… c’est tout sim­ple­ment le pré­nom de notre fille qui a deux ans ; on vou­lait lui faire un petit signe, et c’est aussi une façon de mon­trer que c’est un pro­jet à long terme.

 

Êtes-vous réfé­ren­cés sur des librai­ries en ligne comme ama­zon ?
Pas­cale

Nous sommes réfé­ren­cés sur ama­zon, lelibraire.com, et aussi à la FNAC. Mais ce n’est pas une mince affaire que d’arriver à cela : il a fallu plus d’un mois pour que ces sites de vente en ligne nous réfé­rencent. Quant à la FNAC, il faut, en fait, pro­cé­der maga­sin par maga­sin, et attendre après la déci­sion d’un jury qui lit les livres avant de les accep­ter ou de les refu­ser. Nous avons donc com­mencé par les FNAC pari­siennes, puis peu à peu nous allons pros­pec­ter en province.

 

C’est une bonne chose d’être réfé­rencé en ligne…
Thierry

Oui, tout à fait. Et puis nous essayons d’être pré­sents sur les salons : c’est un excellent moyen de nous faire connaître. Nous dis­tri­buons le livre, avec des cartes pos­tales que nous avons créées exprès pour Le Caba­non… et comme j’ai trois autres livres publiés, je m’efforce d’en avoir quelques exem­plaires ; sur les stands, je me retrouve avec quatre ouvrages dif­fé­rents, et ça aide les gens à nous situer. Ce n’est pas une démarche facile d’aller ainsi sur place, au contact direct des lec­teurs — sou­vent les gens hésitent, prennent une carte pos­tale, le dos­sier de presse, s’en vont… puis reviennent vers le livre — mais en même temps c’est une expé­rience extrê­me­ment intéressante. 

Est-ce que vous par­tez avec une ligne édi­to­riale défi­nie ou bien allez-vous fonc­tion­ner au coup de cœur, à par­tir d’un manus­crit qui vous aura séduits et pour lequel vous pres­sen­ti­rez qu’il y aura de bonnes pos­si­bi­li­tés de dif­fu­sion ?
Pas­cale

Pour le moment, nous sommes au tout début de l’aventure, aussi vaudrait-il mieux, je pense, par­ler de pro­jets et d’envies qui nous tiennent à cœur plu­tôt que de “ligne édi­to­riale” à pro­pre­ment par­ler. Mais l’on peut d’ores et déjà dire que nous ne ferons pas de lit­té­ra­ture “people”, comme ça se fait beau­coup en ce moment. C’est pour­tant ce qui se vend et les libraires sont sub­mer­gés par les envois des gros édi­teurs qui sont dans ce registre-là. Ils savent néan­moins que c’est en dehors de tout ça que les choses inté­res­santes se passent, même s’ils n’ont plus de place dans leurs rayons pour des textes comme le nôtre, et ils croient beau­coup dans les “petites” mai­sons qui sont, elles, au cœur de la créa­tion. En ce qui nous concerne, nous avons encore peu de moyens, et de nom­breuses idées à déve­lop­per pour l’année qui vient et celle d’après, mais nous allons tout de même res­ter ouverts à tous les manus­crits : quand a pos­te­riori on consi­dère le par­cours de Thierry, qui a envoyé tant de textes par la poste avant d’être contacté par la direc­trice du Ser­pent noir, on se dit que l’on doit savoir être atten­tif à tout ce qui pour­rait nous être pro­posé. Et de fait, nous nous expo­sons au coup de foudre imprévu…
Thierry
Dans le futur, nous nous orien­te­rons sans doute vers une struc­ture bicé­phale, si l’on veut : Pas­cale aime­rait déve­lop­per un sec­teur artis­tique avec des livres d’esthétique ou de cri­tique, concer­nant non seule­ment la danse contem­po­raine, qui est son domaine, mais aussi les autres arts, tan­dis que je m’occuperais de la par­tie lit­té­ra­ture. Une lit­té­ra­ture fine, intel­li­gente, qui ne serait ni banale, ni for­ma­tée mais qui en même temps serait sus­cep­tible d’attirer de nom­breux lec­teurs — et donc d’intéresser les libraires. Autre­ment dit, une lit­té­ra­ture à la fois acces­sible et exigeante…

 

Ce sec­teur artis­tique que vous sou­hai­te­riez déve­lop­per sera-t-il plu­tôt orienté ” beau livre ” ou essais, ouvrages cri­tiques… ?
Pas­cale

J’aurais envie de dire “les deux” ! mais il ne faut pas oublier le côté com­mer­cial ; pour les livres d’art comme pour la lit­té­ra­ture, il y a un mar­ché dont il faut tenir compte. Et le “beau livre” repré­sente des coûts de fabri­ca­tion extrê­me­ment éle­vés. Aussi allons-nous ten­ter de recou­rir au mécé­nat. Nous avons d’ailleurs déjà quelques pistes, notam­ment par rap­port à un ouvrage que nous pro­je­tons de réa­li­ser — mais dont nous ne pou­vons bien évi­dem­ment rien révé­ler sinon qu’il n’a pas encore été fait, qu’il alliera textes et pho­to­gra­phies, et que ce sera un beau livre à offrir, un peu dans la lignée de La Terre vue du ciel, de Yann Arthus-Bertrand.
Et puis j’aimerais aussi publier, par exemple, de petits livres de cri­tique d’une cin­quan­taine de pages qui pour­raient être soit des­ti­nés au grand public — voire aux enfants, pour­quoi pas… — soit aux “fon­dus” ultras­pé­cia­li­sés dans l’art contem­po­rain qui sou­hai­te­raient appro­fon­dir tel ou tel point de détail… Ou encore aller à la ren­contre des artistes et publier des séries d’entretiens et de por­traits. Mais nous n’en sommes encore qu’aux bal­bu­tie­ments, et j’ignore com­ment la mai­son va évo­luer. En tout cas, nous allons tout mettre en œuvre pour mener à bien ces pro­jets.
Thierry
Dans cette perspective-là, je suis en train d’écrire, avec un ami, un livre grand public que nous allons sans doute sor­tir chez un autre édi­teur, de façon à ce qu’il ne coûte rien à Garance édi­tions. Mais les droits d’auteurs qu’il va géné­rer seront réin­ves­tis dans la fabri­ca­tion de ces livres d’art qui, eux, pour­ront paraître sous le label de Garance éditions.

 

Vous a-t-on déjà pro­posé des manus­crits ?
Pas­cale

Oui ! Nous avons reçu trois manus­crits ; ça prouve que le nom de Garance édi­tions com­mence à être connu et cela est très satis­fai­sant pour nous, mais on se demande quand même par quels che­mins ces auteurs ont eu vent de notre exis­tence. Et du coup nous nous retrou­vons dans une situa­tion déli­cate : nous les avons lus, bien sûr — enfin, nous n’avons pas tout à fait fini de lire le troi­sième — mais quel que soit notre sen­ti­ment nous ne pou­vons en publier aucun ! sur le plan finan­cier, tout l’argent dont nous dis­po­sions a été investi pour la publi­ca­tion du Caba­non
Thierry
En fait nous avons sur­tout été frus­trés par rap­port au pre­mier texte que nous avons reçu, qui était vrai­ment très inté­res­sant. Il y était ques­tion du soleil, d’une manière un peu folle, mais l’auteur arri­vait à faire sen­tir la puis­sance du soleil — et ça c’est extra­or­di­naire — uni­que­ment par la grâce des mots qu’il employait : ce manus­crit m’a donné chaud, je trans­pi­rais lit­té­ra­le­ment en le lisant ! Mais ce texte éton­nant ne com­por­tait pour ainsi dire pas d’histoire. Et nous avons craint de ne pas pou­voir inté­res­ser les libraires à une œuvre de ce genre. Le second manus­crit qui nous a été pro­posé ne cor­res­pon­dait pas du tout à ce que nous vou­drions publier — c’était une his­toire banale, pas très bien écrite — et le troi­sième, comme l’a dit Pas­cale, nous ne l’avons pas encore ter­miné. De toute façon, nous n’avons pas pour le moment l’aisance finan­cière néces­saire pour publier un autre livre tout de suite ; donc nous conti­nuons de tra­vailler sur la pro­mo­tion et la dif­fu­sion du Caba­non, en essayant de faire ren­trer de l’argent sur le compte. Lorsqu’une nou­velle publi­ca­tion sera pos­sible, si nous choi­sis­sons un manus­crit que nous aurons reçu, nous met­trons les choses bien au clair avec l’auteur : nous tra­vaillons sans dif­fu­seur, uni­que­ment sur la base d’un contact direct avec les libraires. Et advienne que pourra…

 


 

Thierry, est-ce que votre métier d’avocat vous four­nit sou­vent la matière de vos romans ?
Non, mon métier ne me sug­gère pas la matière de mes romans — la vie de tous les jours offre sans cesse au roman­cier d’innombrables sujets à cro­quer ; se bala­der dans la rue, obser­ver les gens, c’est pui­ser des idées de romans ; res­ter assis à son bureau, c’est réflé­chir à des romans. En revanche, pour les romans noirs, mon expé­rience d’avocat, ma pra­tique du pénal m’ont per­mis de recréer au plus juste les ambiances, les pro­cé­dures. Les cri­tiques ont d’ailleurs salué la façon dont j’ai res­ti­tué tout cela parce qu’en géné­ral, les romans poli­ciers n’ont pas cette exac­ti­tude ni cette pré­ci­sion dans la des­crip­tion des pro­cé­dures. Mais en dehors de cette assise “docu­men­taire”, si je puis dire, mon métier d’avocat n’entre pour rien dans les idées de romans que je peux avoir.

 

Com­ment naissent vos romans, en règle géné­rale ? à par­tir d’un nom, d’un lieu, d’une anec­dote qui va vous accro­cher ?
C’est assez dif­fi­cile à expli­quer… ce sont des choses dif­fuses, vagues, qui flottent dans mon cer­veau sans que je sache vrai­ment pour­quoi ou com­ment. Une idée arrive, me hante, stagne là pen­dant un moment… c’est un peu comme si ma tête était un bocal et l’idée un pois­son rouge qui va tour­ner en rond dedans. Puis un jour je sens émer­ger quelque chose qui com­mence à être struc­turé, cohé­rent, et là je me lance dans l’écriture. À par­tir de ce moment, le jet sort assez rapi­de­ment : Le Caba­non s’est écrit en un mois, les deux romans noirs en un mois et demi deux mois… par contre, Ruth Esther Weiller m’a demandé un an de tra­vail ; mais le sujet était très lourd à por­ter : ce roman retrace une his­toire d’amour dans un camp de concen­tra­tion, entre une femme juive et un SS. Une véri­table his­toire d’amour, j’insiste là-dessus, où l’amour est réci­proque : la femme juive aime le SS et le SS aime la femme juive, il n’y est pas du tout ques­tion de rap­ports maître/esclave. 
Voilà grosso modo com­ment je fonc­tionne. Mais pour le tra­vail que j’ai entre­pris avec un ami — ce livre “grand public” dont je par­lais tout à l’heure — les choses se passent dif­fé­rem­ment. D’abord parce qu’il s’agit d’un tra­vail à deux ; cha­cun a donc renoncé à sa méthode habi­tuelle
de manière à pou­voir s’investir dans une créa­tion vrai­ment com­mune : per­son­nages, situa­tions… etc. sont le fruit d’une concer­ta­tion constante, d’une vraie col­la­bo­ra­tion. Et puis nous sou­hai­tions que ce livre, qui est une sorte de thril­ler d’anticipation, soit por­teur d’un mes­sage — nous avons donc réflé­chi en tout pre­mier lieu à ce que nous vou­lions dire avec ce roman et c’est à par­tir de cela que les per­son­nages et l’intrigue ont été créés. De plus — ça peut paraître tri­vial de le dire aussi clai­re­ment — nous écri­vons ce livre pour géné­rer des droits d’auteur ; il est des­tiné au grand public. C’est donc une démarche tota­le­ment dif­fé­rente par rap­port à ce que j’écris d’habitude : je ne cherche pas à faire pas­ser de mes­sage ; j’essaie juste de sus­ci­ter l’intérêt du lec­teur pour le texte, pour les mots qui le com­posent, en espé­rant que ceux-ci s’impriment dans son esprit. Et puis je sais aussi que des livres comme ceux que j’ai publiés ont une dif­fu­sion assez confi­den­tielle ; mais peu importe : je sens qu’ils creusent leur sillon peu à peu, à tra­vers ce que les gens m’en disent après les avoir lus.

 

En ce qui concerne Le Caba­non, vous l’avez écrit à la pre­mière per­sonne, or ce “je” est fémi­nin. Ça m’amène à vous poser une ques­tion clas­sique : com­ment s’établit la rela­tion avec vos per­son­nages ? com­ment la vivez-vous ?
J’ai choisi d’écrire les deux polars, Ruth, et Le Caba­non à la pre­mière per­sonne pour abo­lir la dis­tance entre le lec­teur et l’auteur. Or pour y par­ve­nir, il me fal­lait d’abord tuer celle qui me sépare des per­son­nages, et cela sup­po­sait que je sois la per­sonne qui raconte. En deve­nant cette per­sonne, je fais mien son point de vue et c’est par ce seul prisme-là que le monde sera res­ti­tué dans le texte. Le “je ” oblige à aller jusqu’au bout du per­son­nage nar­ra­teur. L’emploi de la pre­mière per­sonne est une tech­nique très inté­res­sante pour moi parce qu’en abo­lis­sant la dis­tance entre le lec­teur et l’auteur, elle évite tout méca­nisme de défense. C’est un peu comme si le lec­teur épou­sait le texte — et c’est exac­te­ment ce que je sou­haite amener.

 

Puisque vous deve­nez le per­son­nage nar­ra­teur à chaque roman, vous faut-il néces­sai­re­ment le tuer au dénoue­ment pour pou­voir pas­ser à un autre roman — et donc à un autre per­son­nage ?
Non, pas for­cé­ment… une fois que le livre est ter­miné, ce per­son­nage et ceux qui l’entourent ne m’appartiennent plus ; ils ne me hantent plus. Je ne veux pas dire qu’ils m’abandonnent, mais ils ont leur propre exis­tence. Il y a une sorte de phé­no­mène psy­cho­lo­gique qui se met en place, et la coha­bi­ta­tion prend fin en dou­ceur. De plus, celle-ci est de courte durée puisque ma phase d’écriture ne dure pas long­temps.
Et je dois dire qu’il y a une foule de per­son­nages qui vivent dans ma tête ! Mais tout se passe très bien avec eux : c’est une grande famille (rires)…

 

Et pen­dant ces phases de coha­bi­ta­tion, com­ment se passent les choses pour Pas­cale ?
Pas­cale

Tout se passe très bien ! le tra­vail d’auteur de Thierry n’interfère abso­lu­ment pas dans la sphère pri­vée. Je ne per­çois pas de chan­ge­ments de com­por­te­ment — Thierry reste tou­jours très atten­tif à tout ce qui se passe autour de lui, sur le plan fami­lial et pro­fes­sion­nel — mais son impli­ca­tion dans l’écriture se tra­duira, par exemple, par des silences sou­dains au cours d’une dis­cus­sion, ou par une sorte d’absence tan­dis qu’il est devant la télé — il est mani­feste qu’il ne voit pas ce qui s’y passe. Mais cela n’a aucune inci­dence sur la vie quo­ti­dienne. Et puis une fois le livre ter­miné, les per­son­nages sont éva­cués, lais­sés aux lecteurs.

 

Et lorsque vous regar­dez la télé pen­dant vos périodes de créa­tion, c’est avec les yeux de Thierry Che­villard ou ceux du per­son­nage qui vous habite ?
Non, non, c’est avec les yeux de Thierry Che­villard (rires). Mais ces périodes-là me demandent une concen­tra­tion extrême, et j’essaie de m’affranchir assez rapi­de­ment de mes obli­ga­tions pro­fes­sion­nelles de façon à pou­voir m’immerger dans l’écriture le plus possible.

 

C’est fas­ci­nant, cette étroi­tesse des liens qui vous unissent à vos per­son­nages pen­dant l’écriture et en même temps cette faci­lité que vous avez à vous en déprendre, et aussi cette faculté que vous évo­quez de res­ter tou­jours atten­tif à ce qui se passe autour de vous…
Oui, c’est éton­nant, mais je n’arrive pas à ana­ly­ser ce phé­no­mène. Je sais que les choses se déroulent comme ça — et heu­reu­se­ment, parce que dans le cas contraire, ce serait trop han­di­ca­pant — mais sans pou­voir en dire plus, ce serait trop com­plexe. Quand j’écrivais Ruth, cepen­dant, ç’a été un peu dif­fé­rent, d’abord parce qu’à l’époque je vivais seul — j’étais donc 24 heures sur 24 avec mon per­son­nage — et ensuite parce que la phase d’écriture a été beau­coup plus longue qu’à l’accoutumée. À tel point qu’après avoir ter­miné ce livre, j’avais vrai­ment l’impression d’avoir vécu dans les camps ; tout était une évi­dence pour moi. Et les lec­teurs l’ont res­senti : quelqu’un m’a même dit qu’il avait lit­té­ra­le­ment senti l’odeur des cadavres en lisant le texte. Quand j’écrivais “je passe par telle allée, devant tel bara­que­ment…” c’était évident que la boue était là, que j’ouvrais la porte et qu’il y avait cent lits devant moi… Et pour les autres livres le phé­no­mène a été le même ; les gens avaient l’impression de ren­trer dans la peau du flic ou de la nana voyou parce que moi-même je l’avais endos­sée. Mais tout en maî­tri­sant la situa­tion ! je n’ai pas fermé le cabi­net pour aller buter quelqu’un ! (rires)

 

Si vous ne maî­tri­siez pas, vous ne seriez plus du coté de l’écriture, mais de celui de la folie..
Thierry

Oui, tout à fait.
Pas­cale
L’image qui me paraît le mieux tra­duire ce qui se passe quand Thierry écrit, c’est celle d’un homme en train de nager dans l’océan, puis qui regagne la plage : quand il s’enferme dans son bureau pour écrire, il nage dans son roman, dans son his­toire. Mais lorsqu’il quitte son bureau, il est tota­le­ment pré­sent et dis­po­nible pour d’autres choses.
Thierry
En fait pen­dant la période de créa­tion, ma vie se com­par­ti­mente très net­te­ment : il y a d’un côté la vie pro­fes­sion­nelle et de l’autre l’écriture. Les contraintes pro­fes­sion­nelles passent après l’écriture, mais en cas d’événement majeur, bien sûr, c’est une autre hié­rar­chie qui se met en place d’elle-même. 

 

Est-ce qu’un livre comme Le Caba­non — où il est beau­coup ques­tion de mala­die men­tale — vous a demandé un gros tra­vail de docu­men­ta­tion ?
Thierry

Non, en fait je sens les choses en moi. Sans être men­ta­le­ment per­turbé, je pense pou­voir sen­tir ce dont on est capable quand on l’est. Et puis j’ai un fonc­tion­ne­ment men­tal qui m’emmène très loin dans la créa­tion de mondes, de per­son­nages ; je me retrouve au bord, non pas d’un pré­ci­pice, mais de quelque chose d’étrange, de curieux — d’anormal si vous vou­lez, et donc il me suf­fit de me pen­cher un tout petit peu au-dessus de ce qui s’ouvre, de m’interroger sur ce que je suis pour cap­ter des élé­ments me per­met­tant de créer un per­son­nage comme Laura [la nar­ra­trice du Caba­non — NdR]. Cer­tains lec­teurs m’ont dit que le com­por­te­ment de Laura n’était pas vrai­sem­blable, qu’il était impos­sible d’être malade à ce point et d’en avoir une conscience aussi aiguë. Moi je réponds que c’est tout à fait pos­sible — je sais, par exemple, qu’il y a un objet en par­ti­cu­lier qui pour­rait me rendre fou, qui à lui seul pour­rait me faire bas­cu­ler dans la folie : je souffre d’un trouble en en étant par­fai­te­ment conscient ; cette cri­tique que l’on m’a oppo­sée n’est donc pas fon­dée. Je pense en fait que cette réac­tion pro­vient de l’effroi que peut cau­ser Le Caba­non… C’est un roman effrayant parce qu’il ques­tionne des zones très obs­cures, très archaïques de la sexua­lité humaine ; et pour en accep­ter le pro­pos, pour ne pas être trop effrayé, il faut je pense avoir eu au préa­lable une réflexion sur la sexua­lité. Et les lec­teurs qui ne se seront jamais pen­chés sur la ques­tion risquent d’être désta­bi­li­sés par ce texte qui fait remon­ter des angoisses très pro­fondes, très secrètes.
J’ai d’ailleurs constaté une véri­table dif­fé­rence d’approche de ce roman selon qu’il était lu par des hommes ou par des femmes. Chez les lec­trices, j’ai pu ainsi per­ce­voir deux caté­go­ries : celles qui abordent le per­son­nage de Laura en étant for­ti­fiées intel­lec­tuel­le­ment parce qu’elles ont déjà menée une réflexion d’ensemble sur la sexua­lité, et celles qui ne se sont jamais pré­oc­cu­pées de cette ques­tion. Tan­dis que chez les lec­teurs, les réac­tions sont à peu près homo­gènes : à quelques excep­tions près, ils ont reçu ce texte comme une sorte de roman éro­tique, avec des scènes frô­lant la por­no­gra­phie mais sans com­prendre ce qui se dit réel­le­ment dans ce livre. Et cela vient, à mon sens, de ce que les hommes réflé­chissent rare­ment à leur propre sexua­lité.
Pas­cale
Je ne peux bien sûr pas me mettre à la place d’un homme lisant Le Caba­non, mais je conçois que ce livre puisse le cho­quer, le blo­quer… Au fil des cha­pitres, ce sont des choses très dures qui lui arrivent en pleine figure, il se retrouve face à des tabous qui sont là, écrits noir sur blanc, sans détour et sans fausse pudeur mais sans exhi­bi­tion­nisme, avec des mots ordi­naires, pareils à ceux qu’emploierait un jour­nal. Or nous sommes dans une société judéo-chrétienne, où c’est l’homme qui “porte” la sexua­lité et la vit comme quelque chose d’établi, qui n’a pas à être ques­tionné ou remis en cause.

 

Pas­cale, quel est votre rôle par rap­port à la créa­tion de Thierry ? Êtes-vous sa pre­mière lec­trice ?
Pas­cale

Quand Thierry com­mence à écrire, cela signi­fie que les grandes lignes du roman sont déjà tra­cées dans sa tête et qu’il sait d’où il part et où il veut arri­ver. Et tant qu’il n’a pas mis le point final à son roman, rien ne filtre : il ne me dit ni de quoi ça parle ni ce que ça évoque — et je ne peux bien sûr rien en lire ! c’est lui qui relit, cor­rige modi­fie, et ce n’est qu’une fois la pre­mière mou­ture abou­tie que je peux lire le texte. Et là je me contente de lire, pour bien m’imprégner de l’histoire, mais je n’intervienspas,jeneluidonnepas<FONTFACE=VERDANASIZE=2>de conseils.
 

Et vous Thierry, quel est votre rôle par rap­port à l’écriture de Pas­cale ?
Thierry

Quand elle a ter­miné ses écrits, je les lis et lui dis ce que j’en pense, tout sim­ple­ment. Pas­cale a une grande force : quand elle voit un tableau, un spec­tacle, elle en sai­sit tout de suite les points fon­da­men­taux, et elle sait trans­mettre cela en écri­vant. Elle a vrai­ment un oeil fait pour la cri­tique esthé­tique.
Pas­cale
J’ai sou­vent tra­vaillé pour des revues d’art et des sites consa­crés aux arts plas­tiques, à la danse ; j’ai donc assisté à de nom­breux spec­tacles et vu beau­coup d’expositions, ce qui a exercé mon regard, mon esprit ana­ly­tique et cri­tique. Mais quand j’écris un article, je suis tel­le­ment absorbé par mon sujet que je com­mets des erreurs sans m’en rendre vrai­ment compte, par exemple lais­ser traî­ner des répé­ti­tions, ou employer des phrases peu claires. Je donne donc mes textes à lire à Thierry qui n’est pas un spé­cia­liste de l’art. C’est un très bon test : quand il me dit qu’il ne com­prend pas tel ou tel pas­sage, je sais que je dois le revoir !

Thierry, vous évo­quiez tout à l’heure les nom­breux textes que vous aviez écrits avant d’être publié, envisagez-vous de les sor­tir sous le label de Garance édi­tions ?
Les deux pre­miers textes que j’ai écrits ne seront jamais publiés parce qu’ils sont trop mau­vais ! mais je ne regrette pas de les avoir écrits : ça m’a forgé la main, l’imagination, et ça m’a per­mis de pas­ser du “il” au “je”. Mais der­rière les quatre romans effec­ti­ve­ment publiés, il y a toute une masses de textes inédits : des romans, et du théâtre — j’ai écrit quatre pièces qui me paraissent inté­res­santes, notam­ment une ver­sion théâ­trale du Caba­non qui s’appelle Laura 1,2,3. Laura est seule sur scène, pla­cée dans un demi-cercle de miroirs, elle a des écou­teurs sur les oreilles, un micro, et elle entend la voix des hommes. Elle mime la sexua­lité que les hommes sol­li­citent, et la pièce retrace son par­cours pen­dant une jour­née de télé­pho­nie éro­tique. Je trouve que sous cette forme, le per­son­nage de Laura est poussé encore plus loin que dans le roman ; le choc est encore plus violent. Or le théâtre est extrê­me­ment dif­fi­cile à faire publier, et avec les droits d’auteurs géné­rés par le livre grand public que je pré­pare, j’aimerais édi­ter mon théâtre qui je crois a une vraie densité.

Ces pièces ont-elles été jouées ?
Thierry

Hélas non.
Pas­cale
Ça c’est encore un autre par­cours du com­bat­tant !
Thierry
Mais mal­gré tout je vou­drais les édi­ter pour qu’elles cir­culent. Ces textes, j’y crois vrai­ment beaucoup !

Biblio­gra­phie de Thierry Chevillard

ROMANS NOIRS
The bad leit­mo­tiv (Le Ser­pent à plumes coll. “Ser­pent Noir”, 2000 / Gal­li­mard coll. “Folio poli­cier”, 2002)
Dolo­rès Escudo (Le Ser­pent à plumes coll. “Ser­pent Noir”, 2001)

ROMANS
Ruth-Esther Weiller (édi­tions Hors Com­merce coll. “Hors Bleu”, 2002 — men­tion spé­ciale ADELF 2002)
Le Caba­non (Garance édi­tions, 2004)

Thierry Che­villard pro­pose des extraits de ces livres sur son site, où il pré­sente par ailleurs d’autres textes non publiés. Pour avoir un aperçu de son uni­vers, une visite on-line s’impose :
www.thierrychevillard.com

 

   
 

Pro­pos recueillis par isa­belle roche le 7 sep­tembre 2004.

Garance édi­tions
39, rue Des­nouettes
75015 PARIS

 
     
 

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