Zoyâ Pirzâd, Un jour avant Pâques

Zoyâ Pirzâd, Un jour avant Pâques

Des bords de la mer Caspienne à Téhéran, de l’enfance à la maturité, Edmond Lazarian, Arménien d’Iran, évoque sa vie et sa famille.

 

 Pâques en automne

Edmond Lazarian est arménien et vit à Téhéran. Parvenu à un point indéterminé de sa vie – on sait cependant qu’il a une fille mariée – il revient sur son passé avant de scruter son présent, lourd à vivre parce qu’il ne se remet pas de son veuvage et qu’il ne s’est pas réconcilié avec sa fille.
Trois périodes – l’enfance, l’âge adulte, la maturité – et trois chapitres pour en contenir l’évocation avec, toujours comme point origine d’où vont sourdre les souvenirs, la veille de Pâques : après quelques pages posant le décor où Edmond a grandi, « Les noyaux de griottes » prend véritablement racine Quelques jours avant Pâques, tôt le matin (…) ; « Les coquillages » a pour phrase inaugurale C ’était un jour avant Pâques, et « Les pensées blanches » Demain, c’est Pâques.

Il y a d’abord la petite ville côtière, au bord de la mer Caspienne, et la maison d’enfance, mitoyenne avec l’église et l’école – quelle situation symbolique, pour celui qui est issu d’une communauté fortement soudée par la scrupuleuse observance des rites chrétiens et qui deviendra directeur d’école… Edmond plutôt rêveur est sans cesse houspillé par son père qui l’aimerait plus viril, mais protégé et choyé par sa mère qui, en retour, subit les réprimandes de son mari. Le petit garçon se plaît en compagnie de Tahereh, une fillette vive et d’une grande intelligence mais son père ne supporte pas leur amitié : Tahereh est musulmane et, pire : fille de concierge ! Entre médisances et ostracismes de voisinage, disputes parentales et réunions de famille, la vie d’Edmond coule doucement, parfumée de ces joies et de ces chagrins d’enfants qu’une fois devenu adulte, on regarde souvent comme sans importance…

Puis l’on se retrouve à Téhéran. Edmond, désormais directeur d’école, et son épouse Marta sont attablés avec leur fille, Alenouche. Celle-ci, étudiante, leur déclare qu’elle va épouser Behzad. Le jeune homme n’est pas arménien : l’accord des parents n’est pas à l’ordre du jour… On ne connaîtra pas l’issue du conflit. Mais se comblent rétrospectivement quelques trous de la vie d’Edmond : les décès survenus dans sa famille, l’installation à Téhéran, etc. Et c’est enfin le présent du narrateur – on le comprend par la syntaxe : les verbes cessent d’être au passé. Veuf, il s’appuie de plus en plus, pour son travail, sur Danik, surveillante générale de l’école qu’il dirige. Celle-ci est une amie intime ; malgré cette intimité, elle ne lui a jamais dit pourquoi elle demeurait célibataire – Marta, elle, le savait.

Outre les larges ellipses temporelles séparant les chapitres, frappe la manière dont chacun s’achève comme passé à l’estompe – on ne sent rien dans leurs dernières lignes qui se conclue : sensation, impression, vision fugitive… s’esquissent et restent en suspens. Sont laissées en arrière, à la charge de l’imaginaire du lecteur, l’issue des diverses histoires amorcées : que devient l’amitié entre Edmond et Tahereh ? Qu’advient-il de la mère de celle-ci, visiblement malheureuse en ménage ? Et Danik ? De quoi est fait son douloureux passé ? Quand s’ouvre le chapitre suivant, il faut quelques phrases pour comprendre qu’entre les deux bée un creux narratif : les années se sont écoulées implicitement ; leur flux est suggéré par de subreptices mentions qui impliquent du lecteur une vigilance aiguë. Par exemple il faut être attentif, dans le dernier chapitre, à saisir au détour d’un paragraphe les quatre ans qui ont passé depuis la mort de Marta – mais il a d’abord fallu entendre que le narrateur était veuf : le disent à mots blancs une vieille paire de pantoufles dont il ne peut se débarrasser, ou cette vieille tasse rose privée d’anse qu’il conserve précieusement parce que Marta avait l’habitude de boire son café dans cette tasse-là, seule rescapée d’un service qu’il lui avait offert.

À travers ces évocations personnelles on découvre, au fil des pages, l’attachement de tout un groupe aux traditions profanes et religieuses, le culte fidèle rendu à une patrie jamais connue, à la fois omniprésente et lointaine – au point que se mue en héros quiconque y a posé le pied :
Madame Grigorian était la seule de la ville à avoir vu l’Arménie. Ce qui lui conférait un prestige incontestable.
Se précise ainsi par petites touches une très puissante cohésion communautaire, scellée par son lot d’interdits : épouser un non-Arménien est perçu comme une trahison par le groupe, fréquenter hors de sa classe sociale est tout aussi mal vu.

Ce n’est pourtant pas cela que l’on retient d’abord de ce livre parce qu’à ce seul compte-là, il ne pourrait émouvoir que les Arméniens, les Iraniens, et plus largement ceux qui connaissent ou ont connu l’exil, la nécessité de vivre aux côtés de gens ayant une culture très éloignée de la leur. Si l’on saisit quelques coutumes arméniennes, les saveurs et les arômes des spécialités culinaires (dolmehs, gata, iris, paska…), les préjugés aussi, et les réflexes de repli identitaire, on sera sans doute moins sensible à la valeur subtilement documentaire de ce bref roman qu’à sa dimension universelle : ces moments d’enfance attachés à des petits riens qui, pour les enfants, sont des mondes – cailloux et coquillages ramassés, le sourire d’une mère, les railleries d’un père, amitiés faites de bourrades, de moqueries, et d’affection indéfectible – ; ces tragédies banales de l’âge adulte – mort des proches parents, difficultés relationnelles avec ses propres enfants… – ne sont-ils pas communs à tous les hommes, quel que soit le coin de Terre qu’ils occupent ?

Par-delà idiomes et particularismes culturels, on entend tous bruire sa propre enfance quand sont évoqués les 12 ans du narrateur, l’énigmatique directeur d’école, les escapades dans les coins interdits… On est tous ramenés à sa propre existence par quelque bout quand se profile la rupture entre le narrateur et sa fille, et l’on identifie quelque chose de ses propres deuils quand Edmond laisse affleurer l’indicible vide qu’a creusé dans sa vie la mort de Marta.

Compte non tenu de son impact affectif, ce récit, tel que traduit ici, reste émouvant par sa forme même. L’écriture y est simple et ajourée, témoignant d’un art incomparable de demeurer toujours à l’extrême surface des choses comme si les mots étaient tissés par l’auteur de manière à ne retenir dans leur trame transparente que la fine fleur d’une réalité pourtant vécue au plus profond de la chair et du cœur. Pas d’explications quant aux réactions ou attitudes des uns et des autres, juste leurs gestes et leurs discours en des notations si affûtées que s’y ramasse tout leur poids signifiant. Ni de ces développements parfois languissants dont sont coutumières les autofictions virant aisément à l’introspection. Mais une légère enfilade de sentiments, de menus faits, de personnages portraiturés avec l’intangible précision du croquis… et l’on voit alors, dans la couverture de David Pearson, rappelant ces cascades de perles irrégulières dont on pare les encadrements de porte, une parfaite représentation visuelle de ce qu’est le texte de Zoyâ Pirzâd : un assemblage de points de vie dansants, tendres malgré les heurts et les deuils, ressuscités selon l’humeur aléatoire de la mémoire du narrateur et tenus ensemble par le fil ténu de sa parole battant le rappel des jours enfuis.

D’une texture aérienne qui sera un vrai bonheur de lecture sous les cieux plombés de cet automne, ce roman a le pouvoir remarquable d’ouvrir aux lecteurs français une fenêtre sur la culture arménienne – voilà le moment de signaler qu’à la fin du livre figure un glossaire fort bien conçu, listant les termes non traduits et donnant quelques éléments clefs de l’histoire et des coutumes arméniennes – tout en les ramenant à leurs souvenirs les plus personnels. 

V
oir ici la chronique consacrée au premier roman de Zoyâ Pirzâd publié chez Zulma,
On s’y fera. 

 

NB – Zulma réussit sa rentrée, du moins à la FNAC : les deux livres que la maison publie en cette fin aoutienne y ont été remarquésUn jour avant Pâques figure dans la sélection des adhérents, et Là où les tigres sont chez eux  de Jean-Marie de Roblès compte parmi les cinq titres en lice pour l’attribution du Prix du Roman FNAC 2008 qui sera décerné le 1er septembre.

isabelle roche

   
 

Zoyâ Pirzâd, Un jour avant Pâques (traduit du persan par Christophe Balaÿ), Zulma, août 2008, 136 p. – 16,50 €.

 
     
 

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