Zoé Balthus, Parade Jeunesse d’Eternité
Le premier roman de Zoé Balthus est une ode à l’art. Cela ne pourra étonner ceux qui connaissent son oeuvre de critique (même si dans son cas le mot est réducteur). L’art dont il est question ici, s’il est historiquement marqué, reste une manière de rendre hommage à toute création en train de se faire. Zoé Balthus ramène aux marges ou à l’aube de Dada (et du Surréalisme qui le trahira). Le livre commence au chevet d’un blessé de guerre en sursis de mort : Guillaume Apollinaire revenu vers l’arrière, un éclat d’obus fiché dans le crâne.
Pablo Picasso lui annonce que Jean Cocteau, jeune poète inconnu, lui propose de réaliser les décors d’un « ballet réaliste » qu’il veut créer pour les Ballets Russes. Le compositeur Erik Satie est déjà de la partie. En filigrane et incidence là où une vie finit, d’autres commencent. Le livre porte moins les stigmates de la première que la lumière des complicités entre les secondes. La fraternité souvent douteuse des êtres crée une complicité non vis-à-vis des femmes mais des arts dont ils se refusent à un « usage communal ».
Zoé Balthus sait suggérer, en habile stratège, un monde plus léger. Certes, des nuages traversent les cieux, mais l’ombre permet aux personnages de devenir non une projection de rêverie mais de vérité. Il est vrai que ce roman est le résultat d’années de recherches, de lectures, d’écritures et de réécritures tant l’auteure est à la fois passionnée et perfectionniste.
Le roman, en dépit de son retour amont, n’a rien d’une consolation nostalgique. La narration devient un appel à la beauté en train de se créer dans les labyrinthes et les vicissitudes de ceux qui la fomentent. Chaque personnage exprime à la fois l’histoire d’une solitude et d’un appel à l’autre. Demeurent les avancées de l’art en tant que « corps » à venir et lieu étranger que les créateurs modulent.
L’auteure individualise fortement des destins marqués au sceau de tels engagements. Les portraits sont saisissants et révèlent combien les amitiés sont parfois fragiles et déstabilisatrices. Le style, sobre, est à l’avenant des thèmes. Précis et net, il dévoile bien les enjeux et les ressorts d’une histoire qui se libère même si certains protagonistes n’échappent pas à leur destin. Le lecteur mesure alors les années parcourues et la vaillance de ces êtres de combat. Poignant, réaliste enjoué, le livre ramène à l’histoire de l’art, énonce plus qu’il ne dénonce, laissant le lecteur seul juge des analyses et pistes proposées.
Zoé Balthus sait retenir l’élan entre ascension et abîme dans la clairière de la vie et la forêt des songes. Elle saisit des instants de nudité : ils sont moins érotiques que capables de créer une fantasmagorie troublante, un rite particulier au nom de quoi une « vérité » jaillit du beau mensonge propre à toute grande fiction. Dans un Montparnasse qui n’est pas encore mythique, la romancière réinvente un monde de l’art. Il allait trouver un éclat particulier parmi les créateurs de l’époque. Ils firent de Paris le lieu où l’art sortait des artefacts pour atteindre des images plus naïves, sourdes et folles. Les alchimistes de la liberté lui proposèrent des mutations essentielles.
jean-paul gavard-perret
Zoé Balthus, Parade Jeunesse d’Eternité, superbe couverture d’Hélène Damville, Edition Gwen Cathala, Paris, 2017.
