Yémy, Suburban Blues
Suburban Blues est un objet littéraire non identifié destiné à tous les orpailleurs de la langue
…Ou l’écriture chtonienne d’une âme tourmentée
Suburban Blues, du jeune écrivain d’origine camerounaise Georges Yémy, nous introduit dans l’univers tourmenté d’un homme qui raconte sa banlieue violente et décalée. Il nous plonge dans les remugles d’un lieu interlope où se croisent des personnages troubles et équivoques, des camés, des prophètes, des ressuscités. Mais Suburban Blues n’est pas un documentaire sur la zone des exclus, ce n’est pas un recensement de tous les clichés de la « Lieuban », non, loin s’en faut.
Cet univers brutal où se débat le héros coïnciderait plutôt avec cette part d’ombre non négligeable qui se cache en chacun de nous, avec cette violence qui trouve sa légitimité dans la réalité elle-même. C’est le prétexte surtout à l’écriture d’un roman de la parole qui se défait, de la voix qui se décompose, de la syntaxe mise en pièces, une écriture qui cherche à réveiller le lecteur, à le soumettre aussi.
Mes mots sont des coulées de lave sanguines crachées au visage, en guise de représailles aux épousailles de fer et de chair !
L’auteur est adepte des scènes slam : son écriture est sauvagement rythmique, elle cherche à lier indissociablement l’écrit et le dit, le fond et la forme, le sens et le son. Peut-être trop d’ailleurs malheureusement, car à force de déformer, de plier et tortiller les mots à grand renfort de figures de style, la substance du récit se perd et le lecteur s’épuise, envahi par cet emploi trop fréquent d’allitérations et de jeux de mots faciles, à décrypter ce langage crépusculaire. Mais l’écrivain est encore jeune, son style ne peut que se bonifier.
Car on ne peut nier la qualité de certains passages, particulièrement ceux décrivant la quête mystique du héros.
Par le verbe du commencement, par cette primordiale musique, par le saint et précieux sang de l’âme qui veut vivre, par la main qui créa l’univers…, fais que je triomphe…
Et c’est là une des grandes qualités de ce roman ; il traduit en un langage puissant les doutes existentiels et questionnements de l’homme moderne face aux mystères de la vie et la grisaille de son quotidien. Usant de références bibliques, de citations latines, Yémy décrit un banlieusard lucide porté par une force qui le pousse de l’avant :
Son Dieu, ses ancêtres, ainsi que ce qu’il appelle sa filiation cosmique, qui font de lui l’Antémaître, le Fils d’Ailleurs.
Un être mystérieux, Män, personnifie cette force. Il sera son initiateur tout le long de son errance à travers une banlieue onirique, l’Onirium :
Cette terre où les rêves sont censés prendre corps et souffle pour un envol magistral.
Suburban Blues est l’invention d’un mystique que le Verbe transfigure. C’est un livre singulier, un « olni, précise Yémy, un objet littéraire non identifié« , il est destiné aux orpailleurs de la langue, à des lecteurs courageux et indulgents qui aiment se confronter à un texte difficile, original, un brin alambiqué mais toujours empreint d’une forte musicalité. Il plaira à qui trouve de l’intérêt dans les écrits d’initiation, aux nostalgiques des sociétés secrètes, ces loges où le novice, sous l’égide d’un sage, retournait dans l’utérus de la terre pour y parfaire sa renaissance. Métamorphosés par leur propre conversion, ceux-là peut-être accepteront que le héros, au terme de sa quête, possède la force de réveiller les morts, de réveiller les matières enfouies comme du plomb dans le chaos, de les faire nouvelles ou de les susciter. Enfin, et à l’instar de l’auteur, à ceux-là je dirais : « Allez, en avant…, il faut que je survive à la tempête qui s’annonce. »
cedric beal
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Yémy, Suburban Blues, Robert Laffont, août 2005, 390 p. – 20,00 €. |
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