Michèle Lesbre, La petite trotteuse

Michèle Lesbre, La petite trotteuse

Dans ce roman à la toile impressionniste, Michèle Lesbre réussit à faire entrevoir ce qui s’insinue entre les fils : ces infimes espaces sautés par la trotteuse de la montre

La mémoire ne reflète-t-elle pas ce que nous sommes, et non cette accumulation de faits et de paroles qui s’identifie au passé ? Se souvenir serait se rassembler soi-même autour d’un feu identitaire. Ainsi se construit-on, non avec des briques, mais avec le ciment qui les rend solidaires. Michèle Lesbre en témoigne avec ce livre qui pèse son poids de sable et de chaux.
La petite trotteuse, cette aiguille des secondes qui rythme la vie en la psalmodiant, c’est elle qui ramène sans cesse la narratrice vers son enfance, vers un père trop tôt disparu. Le manque du père apparaît comme le fil conducteur qui tisse la trame de cet ouvrage, avec des ramifications vers une mère close sur elle-même, vers un oncle idéalisé dans son propre mystère, vers un passé qui chevauche le présent, lui donnant des allures de pas de danse.
 
Dans ces pages, celle qui raconte nous dit combien la maison est un cœur qu’elle cherche sans vouloir le trouver – ne pas risquer de perdre ce que l’on n’obtient pas. Une fuite en avant : serait-ce le temps après lequel on court, les souvenirs que l’on rassemble pour tenter de bâtir un présent, les sentiments qui se faufilent entre les lèvres ? De tout cela, il ne faut dévoiler que cette irrépressible envie de tourner la page tout en revenant obsessionnellement en arrière.
 
C’est un livre attachant, comme le lien avec un autre qui devient un ami ; attachant, avec ses mots justes, la flexibilité d’un style riche et fluide ; attachant par ses aspects narratifs à la forme concertante. Par certains côtés, cet ouvrage relève d’une éducation sentimentale, dans la mesure où le sentiment a à voir avec la perception des infinités quotidiennes qui constituent la condition humaine. En tissant un roman à la toile impressionniste, Michèle Lesbre a réussi à nous faire entrevoir ce qui s’insinue entre les fils : ces infimes espaces que l’aiguille de la montre saute – en trottant.
daniel leduc

   
 

Michèle Lesbre, La petite trotteuse, éditions Sabine Wespieser, 2005, 192 p. – 18,00 €.

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