Yasmina Khadra, L’Olympe des Infortunes
Libres et enchaînés !
Je les ai rencontrés par hasard, au fil des pages de L’Olympe des Infortunes. Et pendant plus de deux heures, je les ai côtoyés. Guidée par ma curiosité débordante, je les ai longtemps regardés vivre, dormir, attendre, désespérer, partager, s’entraider. Je les ai scrutés, observés mais je ne leur ai pas parlé.
Non ! Je n’ai pas osé les déranger dans leur monde étrange et étonnant mis en scène par l’écrivain d’origine algérienne et de renommée internationale, Yasmina Khadra, dans son dernier roman.
Doucement. Lentement, je me suis approchée d’eux et je les ai entendus parler, crier, rire, pleurer. Le coeur en peine, j’ai apprivoisé leurs espoirs déçus. Les larmes aux yeux, j’ai caressé leurs rêves déchus. La tête pleine de souvenirs douloureux, j’ai bu leurs paroles au goût de miel et me suis enivrée. J’ai marché sur les empreintes à peine susurrées d’une vie d’antan jalonnée de misère, de frustrations, de déceptions, d’inhumanité.
Puis, heureuse et lègère, je me suis assise sur le sable mouillé et, pendant des heures, je les ai vus jouer des actes de leur vie, à huis clos, dans un lieu à la fois de solitude et de solidarité, loin des esprits individualistes et du mouvement de la jungle urbaine : la ville « sans âme et sans fraternité (…) un monde imbu de ses vitrines fallacieuses et de ses boulevards grouillants de gens qui s’ignorent, chacun étant fermé aux autres qu’un coffre-fort dont on aurait oublié le code« .
Ach, Junior et les autres…
Ces personnages ? Des êtres humains, des fracassés de la vie, des hommes en grande majorité, émouvants, attachants : Ach, le borgne, musicien à ses heures perdues ; Junior, le simplet, attaché à Ach comme un enfant à sa mère ; Le Pacha, le dur et le fort que tout le monde craint comme la foudre ; Aït Cétéra ; Clovis ; Négus ; Les frères Zouj ; Dib ; Einstein ; Bliss ; Pipo et tous les autres.
Parmi eux, une seule femme : Mama que les hommes qui squattent ce lieu situé au coeur de la marginalité, passent leur temps à mater tout en se livrant à leur péché mignon, le plaisir solitaire, notamment lorsqu’elle prend son bain, nue, au bord de la mer.
Ces êtres marginaux sont des Horr, c’est-à-dire des hommes libres et « authentiques qui vivent en marge de la société, des vaccins, des recensements, qui ne reçoivent pas de courrier et n’entendent parler ni d’impôts, ni de redevances, ni d’autres saloperies (…) des hommes qui vivent comme les premiers hommes de la préhistoire. » Il se distinguent des autres, en l’occurrence ce groupe de « ramassis de prédateurs sans principes ni code de conduite- ces- faux-culs qui se targuent d’être d’authentiques marginaux ayant définitivement divorcé avec la civilisation. »
Ces hommes qu’on a tendance à définir comme des clodos, des sans abri, des ratés, des « enfermés dehors », « des exilés de l’intérieur », des loosers ont rompu avec les réseaux de solidarité familiale. Ils ont tourné le dos à la ville et à ses innombrables tracasseries pour vivre « une chienne de vie » dans un dépotoir situé dans un terrain vague, à proximité de la mer, loin du monde des vitrines, des voitures, des routes, des hommes et des femmes qui passent leur temps à courir après le temps et ses exigences capricieuses.
Leur sentiment d’appartenance à ce terriotire qui prend l’allure d’un hors-lieu semble être est très fort.
Dans ce lieu de vie alternatif défini comme le « meilleur des mondes » ; au coeur de cet espace de liberté pourtant chargé de détritus et de carcasses de voitures qui ont rendu l’âme, la possession d’argent est considérée comme une « hérésie et un acte contre-nature » qui n’a pas droit ce cité car source de malheur. Par ailleurs, les notions d’indépendance et le compter sur soi sont érigées en valeurs suprêmes.
Dans cet univers du rêve et du cauchemar ; dans ce non-lieu peuplé par des êtres en rupture avec le monde cruel de la ville, la vie coule lentement. Au coeur de cette cour des miracles des temps modernes, chaque personnage cherche à donner un sens à son existence. Ach a fini par développer à l’égard de son protecteur, Junior, un profond sentiment d’attachement. Le Pacha et sa bande de soulards continuent à faire la fête et à tourner tout le reste en dérision. De temps en temps, des personnages disparaîssent sans laisser de traces. Et d’une page à une autre, on assiste aux discussions qui par moment, frôlent la banalité entre les différents personnages.
Jusque là, rien d’excitant ; rien de vraiment palpitant. Des personnages. Des descriptions. Des événements qui renseignent sur la vie dans cette décharge. A ce stade de l’histoire, les lecteurs/trices auront l’impression de tourner en rond. Et au moment où l’attention est sur le point de basculer dans l’ennui, un événement inattendu vient redynamiser le cours de la lecture.
Ben Adam : l’homme de la rédemption…
Surgissement ! Rebondissement ! Un jour comme tant d’autres, un événement vient troubler la tranquilité des habitants de ce lieu. Un imprévu vient déstabiliser l’équilibre fragile et frabriquée des personnages, bousculer l’attention des lecteurs/trices et renouveler leur intérêt pour l’histoire : l’arrivée sur ce terrain vague d’un personnage des plus troublants : Ben Adam (fils d’Adam). Un homme surgi du soleil, à la figure énigmatique, à l’allure omniprésente, à la « corpulence herculéenne, à la voix cosmique et aux yeux crépusculaires. »
Un être à la frontière du réel et de l’irréel, jailli de nulle part dans ce lieu où s’entassent des vies qui se laissent mourir dans le gouffre du renoncement à soi et à la vie dans ses multiples facettes, belles et douleureuses.
Ben Adam, cet « homme éternel » a quelque chose qui relève de l’ordre de la beauté, du mystère, de l’enchantement, de l’émerveillement. Son verbe a le don du bon sens et de la persuasion. Pour cet homme à la prestance d’un messie, à la parole prophétique qui « a connu toutes le joies, les règnes fabuleux et les chemins de croix -et qui a même – été dieu quelque fois…« , la décharge revêt une dimension négative. De son point de vue, c’est « un mouroir » où ces personnages qui se vantent d’être des Horr sont devenus des « ombres malodorantes, tristes à crever… »
La présence de cet homme de « la seconde chance » dans ce lieu a un but bien déterminé : sauver de la déchéance Ach, Junior, Le Pacha et tous les autres : « je ne suis pas venu en ennemi, déclare-t-il, je suis venu vous sauver de vous-mêmes, vous dire que l’échec relève de la mort, et que tant qu’on est en vie, on a le devoir de rebondir« .
Ces propos ont l’effet d’une bombe et agissent comme une véritable révélation dans l’esprit de Junior, le protégé de Ach, qui recherche constamment la compagnie de Ben Adam afin de boire les paroles de cet homme qui s’est investi de la mission d’aider les Horr à « remonter la pente – et de – les défaire de cette camisole qui les tient captifs de la déchéance. »
« Charlatan. Semeur de zizanie. Gourou. Un charmeur de nigauds. Détrousseurs de simplets. Détourneurs d’amis… ?« , vocifère Ach qui, au fur et à mesure de l’avancement des événements, succombe à son tour au pouvoir des mots de Ben Adam, cet éveilleur des consciences qui réactive la mémoire de Ach.
En effet, la rencontre avec cette lumière qui éclaire les chemins oubliés et inexplorés a incité, d’une part, Junior à se questionner sur le sens de sa vie dans ce terrain vague. Et d’autre part, Ach à remettre en question le choix de cette existence au coeur de la marginalité.
« Comment se fait-il (…) que ces marginaux dont il s’enorguillissait dans ses Hymnes aux renoncements ont, sans crier gare, perdu de leur superbe pour ne représenter à ses yeux qu’édifices tourmentés, que monuments livrés à la sape des démissions ?« , écrit Yasmina Khadra pour exprimer la pensée de Ach.
C’est alors que les lecteurs/trices se retrouvent propulsé(e)s dans une profusion d’évenements qui les tiennent en haleine les incitant à aller jusqu’au bout du roman lequel se referme sur une scène qui inspire la tristesse, la sympathie, un profond attachement et de l’admiration pour Junior, celui que tous les naufragés de la décharge publique avaient tendance à enfantiliser et à mépriser. Car malgré tous les événements, Junior est devenu une figure résiliente voire l’incarnation même du courage. Et, au coeur du silence qui submerge ce non-lieu où la vie roule et enroule les destinées, Junior guette. Le coeur chargé à la fois de peine et d’espoir, il attend le retour de son protecteur et ami Ach.
Ce dernier reviendra-t-il au foyer ? C’est ce que les lecteurs/trices découvriront en lisant L’Olympes des Infortunes, le roman de l’espoir, de la vie, de l’amour, du risque, de la résilience ; Une histoire qui prend l’allure d’une fable de la vie sur la vie, racontée dans une langue aux images poétiques qui révèlent un écrivain aux talents de conteur. Un romancier qui place l’humanité au centre de sa fiction et qui émerge comme le passeur d’un message des plus optimistes qui s’adresse à tous les êtres qui ont perdu confiance et l’estime de soi.
A travers les histoires de vie et les aventures des personnages qui peuplent L’Olympte des Infortunes, Yasmina Khadra lance un vibrant appel à tous ces exclus du monde contemporain, qu’ils vivent à Paris, à Alger, à new York, au Caire, à Rio, à New Delhi, pour une reprise de soi afin de surmonter les obstacles et les traumatismes ; afin de mettre ses ressources au service de sa survie et de sa reconstruction personnelle.
Pour en savoir plus
Note biographique
Yasmina Khadra n’est pas une femme mais un homme qui écrit sous un pseudonyme féminin.
Mohamed Moulessehoul est un écrivain d’origine algérienne. Il est né en 1955 dans la ville de Kenadsa, située au sud de l’Algérie.
C’est à l’âge de neuf ans que son père l’inscrit dans une école militaire. Puis il a travaillé comme officier dans l’armée algérienne pendant plus de trentre-six années. En 2000, il quitte l’armée et se lance dans une trajectoire d’écrivain qui a acquis une renommée internationale. Il est l’auteur de vingt deux romans et intrigues.
Yasmina Khadra vit à Paris depuis de nombreuses années. Il était l’un des invités du salon du livre de Paris 2010 où il a dédicacé ses livres et a participé à une conférence intitulée « Quand le passé nous rattrape ».
Yasmina Khadra a également publié :
Ce Que le Jour Doit à la Nuit, Julliard, 2008 ; (roman)
Les sirènes de Bagdad, Pocket, 2006, (roman)
La part du mort, Gallimard, 2004 (roman)
L’Imposture des mots, Pocket, 2002
A quoi servent les loups, Pocket, 1999, (roman)
Morituri, Gallimard, 1997, (roman policier)
El Kahira, 1986 – ENAL Alger (intrigue)
Amen, 1984 – à compte d’auteur Paris (intrigue)
Les livres de Yasmina Khadra sont traduits dans trente-trois langues, de l’anglais (Etats-Unis, Grande Bretagne) au grec en passant par l’arabe (Proche et Moyen-Orient), le brésilien, le vietnamien, etc.
Le polar intitulé Morituri (1997) a été porté à l’écran en 2007 par le réalisateur Okacha Touita.
n. agsous
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Yasmina Khadra, L’Olympe des Infortunes, Julliard, janvier 2010, 232 p. – 18,00 € |
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