Yaacov Shavit, Tel-Aviv, naissance d’une ville (1909 -1936)
Née en 1909, Tel-Aviv devint au fil de son histoire un lieu d’élection de la modernité culturelle en Orient…
La tête de pont du sionisme
Tel-Aviv est certainement la ville la plus occidentale d’Orient. Née il y a moins de cent ans, cette cité méditerranéenne a su se hisser au rang des grandes cités européennes. L’autre « ville blanche » de Méditerranée, après Alger, a vu en l’espace de trente ans son architecture se doter de maisons majestueuses, d’institutions culturelles et a concentré de nombreuses réalisations du Bauhaus qui a eu pour effet de la voir inscrite en juin 2004 au patrimoine culturel de l’UNESCO.
Mais pour en arriver là bien des étapes durent être franchies, bien des épreuves affrontées. Pour nous narrer avec force détails cette incroyable aventure, suivons les traces de Yaacov Shavit, professeur à l’université de Tel-Aviv et spécialiste d’histoire culturelle. Autant le dire tout de suite, il convient d’être vigilant à la lecture de ce livre car certaines manières de rédiger participent de la désinformation que certains Israéliens continuent de pratiquer, comme si l’identité palestinienne avait totalement disparu, et surtout n’avait jamais existé.
Page 8 on peut lire Du milieu des années 30 jusqu’en 1975,Tel-Aviv était la plus grande ville d’Israël …, or, en 1930 nous étions en Palestine, sous mandat britannique. Il aurait donc été plus honnête d’écrire … Tel-Aviv était la plus grande ville de Palestine, puis d’Israël. Toute la nuance, tout le mépris aussi des sionistes, est dans ce « puis » oublié. Tout au long du livre, jamais le mot Palestine n’apparaît, toujours remplacé par Eretz Israël, le grand Israël biblique que le sionisme s’est approprié pour se donner une mission mystique en sus de sa vocation politique.
Page 12, nouveau mensonge : Ce n’est pas une capitale politique, même si de nombreux organismes et instituions s’y sont installés. Or, en réalité, TOUTES les ambassades du monde, sauf celles des USA, sont à Tel-Aviv car elle est toujours considérée par l’ONU et la communauté internationale comme la capitale d’Israël. L’annexion de fait de Jérusalem/al-Qods à la suite de la guerre de 1967 a toujours été refusée par l’ONU. Israël y a transféré certaines de ses administrations et demandé à la communauté internationale de reconnaître cette ville comme capitale, mais personne ne l’a fait, mis à part les États-Unis. Nous sommes donc, là encore, dans le mépris des conventions internationales, et dans la volonté manifeste d’induire en erreur le lecteur non averti.
Tel-Aviv s’étend sur une longue et étroite langue de terre de part et d’autre du fleuve Yarqon, large de trente-cinq à quarante mètres, situé entre la Méditerranée et la rivière Ayalon (Mousrara).
Au printemps 1909, la construction du quartier A’houzat Bayit sera la pierre angulaire de ce qui aujourd’hui est le centre-ville. Délaissée dès sa naissance par les autorités britanniques (à dessein ?), Tel-Aviv devint très vite une municipalité autonome, une cité-État autogérée. Par rapport à Jaffa, mais aussi dans le contexte politique juif vis-à-vis des institutions politiques du yishouv et du mouvement sioniste tout à la fois. Dès 1934, la municipalité édite une petite brochure explicite : Il ne faut pas fixer de frontières à Tel-Aviv ni dire jusqu’où elle ira. En plus de son développement démographique et économique, il est clair qu’elle participe à la colonisation de la Palestine et se doit donc de n’avoir aucune limite tant que l’État providentiel n’existe pas sur toute la terre d’Eretz Israël. C’est en effet par Tel-Aviv que toutes les vagues d’immigration (‘aliya) venues d’Europe de l’Est passeront, s’installeront, puis iront coloniser d’autres terres…
Shavit parle d’harmonie de la cité qui résulterait de la construction progressive de quartiers et de maisons. Pour l’avoir traversée de part en part, y avoir dormi, avoir foulé ses trottoirs, admiré la vue que l’on a à la nuit tombée depuis Jaffa, la seule chose que l’on peut dire avec certitude, c’est que cette ville est faite de bric et de broc. L’on passe d’un quartier moderne à une ruelle dévastée, sale et ombragée, l’on se perd à volonté dans les méandres des bretelles d’autoroute et de rues sans nom faute de panneaux indicateurs.
Cette agglomération a gagné ses lettres de noblesse ailleurs. Par son impertinence, par sa volonté d’être différente. C’est à Tel-Aviv que les premiers bains de mer mixtes en Orient furent autorisés, c’est ici que les premières manifestations artistiques d’avant-garde furent crées…
Tel-Aviv jouit, presque depuis ses débuts, du statut de capitale de la nouvelle culture hébraïque. C’est à Tel-Aviv que s’est concrétisé le projet de mélange de modernité et de culture hébraïque : les Juifs ont été actifs dans tous les domaines de la culture, « interdits d’accès » dans la société traditionnelle, mais considérés comme une partie inséparable de la vie d’une nation moderne.
Tel-Aviv est donc « occidentale » et laïque, ses habitants très jeunes et diplômés, c’est aujourd’hui une ville moderne et dynamique. Elle a d’ailleurs toujours été une ville de bourgeois : en 1924 le journal Ha-po’el ha-tsa’ir la décrivait comme la ville de la classe moyenne, l’esprit de la diaspora. Mais jamais elle ne sera une belle ville harmonieusement bâtie, même si certains quartiers résidentiels affichent de splendides villas : l’urbanisme y a été définitivement oublié.
la redaction
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Yaacov Shavit, Tel-Aviv, naissance d’une ville (1909 -1936), coll. « Présences du judaïsme », Albin Michel, 2004, 232 p. – 8,60 €. |
