Xu
Un spectacle exubérant et profond sur les petits tracas de la vie quotidienne
Jean-Claude Leguay, Christine Murillo et Grégoire Oestermann, trois délicieux compères aux délires enjoués – et pleins de profondeur : on sait bien que cela n’est pas contradictoire, loin de là, et ces trois jongleurs habiles et rusés de la langue ont heureusement décidé de se retrouver, dix-sept ans après Le Baleinié, pour fredonner, marmonner, chanter drôlement la ronde gaiement triste et doucement amère de l’existence quotidienne, dans le ballet de ses petits tracas qui l’envahissent et la désorganisent.
Le parcours de ces trois acteurs suffit à lui seul à rendre compte de la qualité du spectacle, qui réinvente la joie de la langue, dans la pure continuité d’un Tardieu on songs, je vous prie ! Turbulents, détonants, explosifs et corrosifs avec tendresse, ils jouent des mots et flûtent la langue pour réapprendre à la vie son pouvoir d’expansion, sa force créatrice, dés lors qu’elle cesse de se voir trop sérieuse. Comme la métaphysique, la pataphysique part d’un étonnement, pas forcément naïf, en tout cas plus amusant, et donc plus enthousiaste pour la vie : en modulant la langue pour tenter de trouver des mots pour ces petites choses qui nous embêtent – depuis les vitres des trains où l’on se reflète jusqu’aux incidents divers suscités par les sièges des toilettes -, en la faisant délirer, en larguant les amarres, on se libère grâce à eux – par un franc et bon rire – des amertumes cloisonnées par des mots trop réducteurs et des situations trop usées par l’habitude. « Souffrir avec précision, c’est mieux vivre mal. »
« Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! », c’est pas moi qui l’ai dit, c’est Rimbaud : et voilà, ces trois mélomanes fous calibrant sans faiblesse aucune des néologismes aptes à qualifier les situations gênantes se sont bien mis à penser sur le dictionnaire et les ennuis de la vie quotidienne – si si, les deux se rencontrent, et se libèrent mutuellement ; et ça rue, ça hue, ça galope, ça farlope, ça gloppe les mots rigoloseutement !
Pas de limite à rendre surprenant et inquiétant ce qui nous travaille et happe tous les jours : le métro c’est pas beau, la piscine c’est pas clean, l’agenda rend fada ! Tous les soucis quotidiens, ils en font – avec un beau jeu juste de naïveté étonnée plein de candeur enfantine – un tourbillon d’humour et de cocasseries qui décillent et réapprennent à dompter la solitude du banal, la résignation face au coefficient d’endormissement des choses de chaque moment… Oui, ces trois joyeux zouaves du lexique nous fournissent, par de petites saynètes, l’occasion de nous purger de tous ces ennuis qui rendent trop morose – hop au métro sans mallette, et à la place le sac poubelle ; zou, à la flotte pour se tremper, mais bon, de l’œil on guette les affaires… Avec un indéniable talent radieux de simplicité, les petites scènes décalées pleines d’invention que ce trio trublion et joyeusement grave nous offre nous font comprendre et ressentir cette bizarrerie, ce drame universel : en quelle manière et à quel degré nous nous laissons envahir, déborder, maîtriser par les gestes du quotidien qui minent l’existence… Oui, il y a du Tardieu sur cette scène, que l’on devine dès la découverte du décor, insolite installé dans le quotidien, et propice à servir l’entropie dérisoirement loufoque de la vie. Et c’est une vraie purgation de l’ennui qu’offre ce moyen simple et tout bête : en plaisanter par de bons mots !
Xu [gzu] : n.m. objet bien rangé mais où ?
Xu : un électrochoc verbal et visuel pour raviver la langue morte de tous nos jours, dérider l’ennui de nos petits soucis qui font bien rire quand même, et on se sent plein d’âme, plein de rumeurs et d’entrains, empli de fêtes verbales. Un talentueux tourbillon scénique pétillant de langue et de bonne humeur.
samuel vigier
Xu
De et avec Jean-Claude Leguay, Christine Murillo, Grégoire Oestermann
D’après Le Baleinié tomes 1 et 2, dictionnaire des tracas, paru au Seuil.
Scénographie :
Jean-Pierre Laroche
Lumières :
Alain Poisson
Costumes :
Christine Brottes
Musique :
Philippe Miller