Nord-Est
Un bloc de granit à la mémoire de toutes les victimes du régime poutiniste
Avec des moyens modestes, un parti-pris simple et direct, Nord-Est (du nom de la première comédie musicale russe, qui a constitué le cadre du drame), de Torsten Buchsteiner, relate avec sobriété et efficacité le drame du théâtre de la Doubrovka à Moscou, en 2002 : suite à l’intervention aveugle des forces de l’ordre, 168 victimes.
Un propos dur et sans fard
La scène, éclairée, noire du sol aux tentures, est jonchée de projecteurs chus sur le sol. Le spectacle commence par des confidences terribles, celles de femmes racontant leur détresse d’avoir perdu celui qu’elles aimaient. Dans le silence le plus pesant, trois comédiennes alternent les récits francs et percutants.
La pièce conjoint des discours hétérogènes, relatant des expériences diverses, celles de deux moscovites, d’une tchétchène, trois personnes puissamment brisées, qui sont là de façon fortuite – improbable – réunies. La mise en scène est sobre, épurée, l’assaut des terroristes est restitué par la voix d’une assaillante qui crie dans le noir. Quand les lumières se rallument, elles éclairent la salle, le public figurant les otages parmi lesquelles une comédienne a pris place.

Le spectacle se révèle fort, acéré, semblant à chaque instant rencontrer ses limites, tenant son public en haleine. Seules les voix sont en charge d’expliciter la tension par leur halètement, leur conjonction, leur ébranlement. Le parti-pris de ne rien ajouter, de s’en tenir à cette intimité féminine, brute, sans fard, sans autre élan que l’ultime aspiration qui les anime, était risqué. S’il est réussi, c’est que son thème est suffisamment porteur, et que les trois actrices soutiennent cette épreuve sans fléchir.
L’efficace de l’authentique
La représentation restitue bien le privilège donné par les autorités russes à la neutralisation des malfaiteurs, aux dépens des otages, aux dépens des secours aux victimes. Nous revivons les moments dramatiques appréhendés de l’extérieur du théâtre notamment par la voix d’une femme médecin, qui assiste la détresse des otages, à l’intérieur, affronte l’inconséquence des forces spéciales à l’extérieur. Elle-même a perdu son mari des suites de son passage en Tchétchénie et supporte ses proches prisonniers des terroristes.
Cette pièce est dure, peu allègre, on le comprend. Elle s’impose comme un bloc de granit à la mémoire des défunts de Moscou, de Beslan et de toutes les autres victimes du régime poutiniste. Un spectacle fort, tout à plat, sans morale, où personne ne triomphe, où les interrogations éclipsent toute admonestation. A terme, c’est la perplexité et l’incommensurabilité des expériences qui s’imposent.
christophe giolito
Nord-Est, de Torsten Buchsteiner
Mise en scène : Andreas Westphalen
Avec : Julie Dumas, Leïla Guérémy, Béatrice Michel
Traduction : Pascal Paul-Harang (non parue, droits détenus par L’Arche Editeur)
Dramaturgie : Pierre-Vincent Chapus
Lumière : Nicolas Barbieri
Création sonore : Jérôme Baillet
Scénographie : Alexandra Lacroix
Costumes : Claire Djemah
Avec les soutiens : du Ministère de la culture et de la communication (aide à la production) – DRAC Ile-de-France, d’ARCADI (aide à la création et plateaux solidaires), d’ADAMI et de la SPEDIDAM, de l’Institut Goethe, de l’Association du Théâtre du Chaudron et de la Maison des Métallos.
La Compagnie C.O.C. remercie le Théâtre du Soleil pour lui avoir permis de répéter.
Le spectacle a été présenté lors du festival « Une semaine en Compagnie » à la Maison des Métallos les 13, 14 et 15 septembre 2011. Evénement organisé par ARCADI, le Théâtre Gérard Philippe, la Maison des Métallos et le Collectif 12. Compagnie C.O.C. c/o M. Burnel, 233 bis, bd Jean Jaurès, 92100 Boulogne-Billancourt
Direction artistique Andreas Westphalen, Pierre-Vincent Chapus, artistique@compagniecoc.com
Au théâtre Le Lucernaire 53, rue Notre-Dame des Champs, 75006 Réservations 01 45 44 57 34 Du mardi au samedi à 21h30 les dimanches à 15h Du 7 mars au 22 avril 2012.