Villes Ciudades & Alexandrina

Villes Ciudades & Alexandrina

 Du déplacement réel ou rêvé

I

L’anthologie bilingue Villes Ciudades regroupe plus d’une trentaine de contributeurs. L’aspect est sobre et de qualité, relevé d’une photographie de J.-Ch. Léon en couverture, l’ouvrage étant précédé par l’admirable Constantin Cavafy qui en ouvre ainsi la porte : « Car la ville est toujours la même. N’en cherche pas une autre – il n’y en a pas ».
L’on peut passer librement des poèmes en français à leur traduction en espagnol et vice versa.

Du béton armé des regroupements familiaux d’Arezki Amroune, ou bien des cités marmoréennes, des territoires du passé, des terres enclavées, des villes cosmopolites, absentes, latino-américaines ou flamandes, nous naviguons à quai, de jour comme de nuit. L’omniprésence ancestrale resurgit, « Catamarca est une princesse inca détrônée / mais ivre de lumière », suivie d’une vision, « avec cette rage de papillons noirs » d’Alfredo Luna, puis de cette autre image : « Le pays bleu des Mapuches / parleront de ton corps », de Lilí Muñoz, perception du sud s’opposant aux sombres capitales nordiques : « À Berlin / la terre l’eau les bombes de peinture » de Marie-Jo Istin.

L’assonance de ces poésies frémissant en vers libres dans maintes contributions, répond en écho d’une patrie à l’autre, souvent située aux antipodes. Ces déplacements réels ou rêvés, ces promenades citadines s’agrémentent de verdure, d’îlots de tranquillité et hélas, parfois, de souvenirs de guerre, de mort choquante – « Et un jeune soldat meurt ; d’une rafale, comme un chien. » d’Osvaldo Burgos.
Sébastien Souhaité, « pris de vertige » face à « le tremblement de toutes ces lumières », unit en un survol panoramique la luminescence de « la surface de la terre », utilisant pour cela la technique de la césure contemporaine, tandis qu’Étienne Ruhaud dépeint à l’aide d’une pragmatique narrative la banlieue proche de Paris : « Reflets du ciel minéral, les centres commerciaux exposent leurs architectures transparentes, immenses glaciers de verre et de métal. » Éric Dubois, sans s’appesantir, scande, trace un prénom, Stella, et c’est fort attachant. Pascal Mora, quant à lui, écrit une espèce de déploration sur sa bonne ville de Meaux, « Dans son odeur vide, / S’évanouit le battement d’ailes ».

Patrick Lannes se brûle au Pays ardent, où « La chaleur agonise sur la peau parcheminée (…) Chaque main mendiante s’empresse… », au pays aimé, pays arabe. S’harmonise avec effervescence la prosodie d’Olga Suàrez dans son Rosario spéculaire : « De milliers de grappes gouttes opulentes sur les places endormies. »
Didier Ayres use de l’épanadiplose, ce qui rend si fluide et si mystérieuse sa prose poétique, laquelle procure une impression de cyclicité, ici, à propos de villes-villages, plus humbles mais tout autant resplendissants d’« Averses mortes rivières (…) des fleurs hautes des immeubles (…) où « L’été ne cessait pas et volait / nous étions guêpes / des lampes de guerre toi et moi épousés / marchant à demi nus et torpides ».

Je ne dévoilerai pas plus avant les différentes prestations de celles et ceux ayant collaboré à cet ouvrage, laissant aller à l’amble les lectrices et lecteurs.

yasmina mahdi

Villes Ciudades. Anthologie présentée par Pascal Mora & le Café-poésie de Meaux (collection dirigée par Étienne Ruhaud), éd. Unicité, 2021 – 18,00 €.

 

II

Alexandrina est la deuxième anthologie poétique publié par Unicité, amplement illustrée de peintures orientalistes de Mahmoud Feteih et de photographies couleur. Une couverture appétante de ce port mythique, ocre doré, égaye la vue de flots émeraudes sous un ciel topaze. Alexandrie, surnommée le « comptoir du monde » par Strabon, créée par Alexandre le grand, fut à l’origine la seule véritable cité (polis) d’Égypte.
« La fille du Soleil et de la Lune » est rendue vivante et présente au monde occidental grâce à une centaine d’écrivain.es. De nombreuses figures la hantent, dont Euclide, Philon, la géniale Hypathie, le grand poète Constantin Cavafy, Youssef Chahine, etc.

Ce livre-hommage commence par les souvenirs de voyage en Égypte de Didier Ayres, accompagnée de sa jeune sœur, traces qu’il qualifie « de retrouvailles aléatoires », et qu’il interroge : « Ai-je vu les livres en flamme au milieu de l’Atlantide bleue, les vents en la Mosquée Attarine » ? Et il se remémore rétrospectivement ce périple : « Et sur la ville de Durrell en sa nuit électrique mon adolescence prise d’une inquiétude / Petite sœur en notre dérive crétoise ainsi qu’un oiseau de glace ».

Des vers lyriques célèbrent « Cette litanie d’Orient », (Pascal Mora), où « Isis lave la tête pourpre de la douleur » (Camille Aubade). Par contre, d’Alfredo Luna émarge une finitude : « Et du silence je suis le mort qui part ». Suzy Maltret tutoie la ville : « Je te rêve ô ma ville antique (…) Entre Diable / Et Dieu ! », tandis qu’Angela Penagos nous confie ses impressions marines : « Les pêcheurs / Portent sur leur dos / Des crépuscules / De miroirs rouges ».
Patricia Suarez, quant à elle, s’adresse à la déesse de l’époque ptolémaïque : « Isis » : « Ta voix au-dessus des autels / Et des pavés / Le chemin au feu de joie ». Mona Gamal El Dine encense dans un long poème « Alexandrina, reine de beauté (…) Tes vestiges sont des diamants (…) Oh, Ma ville Alexandrina ! Tu m’as ressuscitée avec tes âmes juives et chrétiennes (…) Je respire à la brise du soir le parfum de ton souffle ».

Deux acceptions opposées complémentent le thème commun ; l’une, profuse, de Saïd Al Saqlaoui : « J’ai senti l’opulence de l’encens du Dhofar luxueux / Dans les monastères, les synagogues et les temples environnants. », l’autre, elliptique et évanescente de Sébastien Souhaité : « On ne voit rien / Lui disent les devins / On ne voit pas encore Alexandrie ta ville ».

Je ne peux hélas pas nommer la totalité de celles et de ceux ayant collaboré à ce recueil épique. Les morceaux choisis dressent un portrait de cette ville métisse, au cœur secret, creuset archéologique, patrimoine mondial, conurbation  séculaire chantée par Homère : « Or, il y a en avant de l’Égypte, dans la mer aux nombreuses houles, une île qu’on appelle Pharos ; elle n’est éloignée que d’une pleine journée de marche d’un vaisseau creux, s’il a en poupe le souffle de la brise fraîche ; et là se trouve un port au bon mouillage, d’où on lance vers la haute mer les nefs bien équilibrées, quand elles ont fait leur provision à l’aiguade profonde. » (L’Odyssée).

Alexandrina. Anthologie de poésie (sous la direction de Mona Gamal El Dine, préf. De G. Dotoli), éd. Unicité, 2021, 20 €

yasmina mahdi

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