Véronique Vassiliou, Une minute de latitude
Poète polymorphe, Véronique Vassiliou pratique ici l’écriture (parfois sonore) et le dessin selon une stratégie particulière en cinq dimensions. La première est l’adaptation écrite d’une minute de captation quotidienne de la vie portuaire de Marseille – durant dix mois, depuis le même angle de vue, au septième étage d’une tour vitrée : le lieu du travail. La seconde, sonore, est la transcription des conversations captées dans un open-space durant les temps de pause. La troisième est une transposition graphique des photographies. La quatrième est la consigne méthodique d’une météorologie visuelle : le temps. La dernière est celle d’une échappée intérieure : la fugue.
Une minute de latitude est donc un résultat d’un travail du regard « sur le motif » et une sorte de journal d’enfermement entre le vide et le plein : « Le vide semble assez plein à première vue. Il y en aura une deuxième, une troisième, une quatrième, une cinquième, une centième. Quant au plein, c’est un plein en boucle, un manège bien ordonné, mécanique sans moteur. Donc c’est aussi un vide » écrit l’auteure.
Mais dans ce travail d’immersion, personne n’observe des fonds « sans décollage ni mouillage » dans une succession de tangentes. Ecrire revient alors à résister à une agression et un avalement sans forcément véritablement une histoire. A travers la structure de livre se perçoivent des morceaux de paysages d’où jaillit un tel bloc-note que l’auteure dessine aussi entre certains dialogues.
D’où par exemple devant l’ascenseur. : « – Ouais, ça c’est sinistre. – Quand je vois tout le monde, là, ça m’angoisse. – Mmm. – Côté automate, là. – C’est ça. Moi, c’est le badge. – Ben oui, c’est la succession des petites choses. – Oui, c’est ça ». Au nom de ces bribes est donc consigné ce qui se déroule dans un exercice d’enfermement, d’évasion, voire de résistance même si un mouvement social est interdit entre badge, portillon et autres frontières.
Toutefois les cinq segmentations bien « rondes » (dit l’auteure) créent la magie du texte de cette enlumineuse occidentale d’un genre particulier. Sa narratrice paumée se débat avec son autobiographie des plus précaires. Un rien obsessionnelle, elle se contraint parfois les moindres incidents de sa vie – même lorsqu’elle ne fait, et comme on dit, que peigner la girafe.
Mais il y a plus : l’oubli d’une moindre péripétie pourrait tout casser même si tout est écrit – voire même avant d’être vécu. Mais que resterait-il alors à écrire et à inventer ? De fait, un tel soliloque trouve une solution et dans sa diversité une tonalité. Elle dépasse le goût d’abîme grâce à côté mobile et flexible. Une dynamique reste à la fois pulsionnelle et presque comique au second degré. Celui-ci devient la manière de se moquer de l’échec toujours possible.
Néanmoins, sous chaque instant, s’accentue une méditation comme si Véronique Vassiliou flairait par avance les traces des mots qu’elle a sur le bout de la langue avant qu’elle ne les écrive (et aussi les dessine) dans un processus de mémorisation et d’investigation. Celui-ci ouvre le livre au moment où l’auteure feint de le refermer : preuve que cette autobiographie roule (bien – ou pas) jusqu’à un seul inachèvement. Dès lors reste LA question : au lecteur de le finir ?
jean-paul gavard-perret
Véronique Vassiliou, Une minute de latitude, Editions Nous, collection disparate, Paris, 2024, 248 p. – 22,00 €.
