Veijo Meri, Une histoire de corde

Veijo Meri, Une histoire de corde

Le roman phare d’un grand auteur finnois d’aujourd’hui vient d’être réédité par une toute jeune maison, Sillage. Voilà l’occasion d’une lecture autre.

Né en 1928,Veijo Meri, tenu pour un écrivain moderniste que l’on a comparé aux tenants du Nouveau Roman français, est l’un des grands auteurs contemporains de Finlande. Son texte phare vient d’être republié par une jeune maison spécialisée dans les rééditions. Cette nouvelle présentation donne à relire ce classique du XXe siècle d’une manière neuve, autre.

Joose Keppilä trouva une corde sur le chemin de l’intendance. Probablement était-elle tombée de la charrette d’un tringlot négligent. Au début du texte, un homme découvre une corde et cet objet l’accompagnera dans son retour chez lui, allant jusqu’à figurer une image du destin. Au terme de cette odyssée parfois burlesque, si tout se passe bien (mais rien n’est moins sûr), la corde servira moins à se supprimer que, plus prosaïquement, à suspendre le linge d’une épouse retrouvée : C’est pour Elvira, qu’elle y étende sa lessive. L’homme et la corde vont jusqu’à former un couple inattendu : Une corde longue de dix toises était enroulée autour du corps du type, et si foutrement serrée qu’on ne pouvait pas défaire les nœuds.

Le cadre est inhabituel puisqu’il s’agit de la Finlande pendant la Deuxième Guerre mondiale. De 1941 à 1944, le pays s’oppose à la Russie voisine dont elle fut jusqu’à son Indépendance récente (1917) un simple grand-duché. Il lutte avec brio contre un ennemi bien supérieur, fût-ce au prix d’une alliance objective avec l’Allemagne brune. Un homme dont nous suivons les pérégrinations parfois cocasses se retrouve perdu, hébété au cœur des événements. La destinée humaine se trouve mêlée au destin d’un pays entier, la Finlande cherchant à rester elle-même, malgré l’amputation ô combien douloureuse de la Carélie, terre de ses racines profondes (imaginons la France privée non de l’Alsace-Lorraine marginale mais de l’Ile-de-France centrale).

Le livre est dynamique, quasi épique, voire (dans le sillage de l’écrivain-source qu’est Aleksis Kivi, l’auteur des Sept frères) picaresque : on y suit, et toujours surprenante, la progression vers la terre du retour. Et c’est là que, selon une logique propre de l’apparition, vont survenir des personnages (alors s’approcha un être), des paysages finlandais (Tout autour, c’était la forêt et le marais, se succédant et se recouvrant. L’allure était vive. Les arbres avaient l’air de se coucher. Le soleil flambait.), des événements (D’où est-ce qu’il sort, ce joker ?) mais aussi de courtes histoires ou nouvelles (ainsi « L’Histoire des cochons abattus et du colonel » ou « L’Histoire de la première bombe tombée en Finlande ») qui sont imbriquées ou serties selon une logique de récit-gigogne. Ces courts textes se fondent à merveille dans l’ensemble. S’ils ont leur vie autonome, indépendante (c’est le grand adjectif du temps), ils concourent à l’unité du récit dans sa globalité.

Celui-ci nous entraîne loin et sur un tempo endiablé : Quand il se trouva à son point de départ – à son point de chute – le train avait déjà disparu et avait pris une vitesse telle qu’il aurait fallu un Paavo Nurmi des années vingt pour le rattraper. On n’est pas au bout de ses surprises (N’empêche que ce n’est pas tellement courant de voir scintiller les étoiles à travers le trou de l’oeil d’un mort). Et ceci dans le seul but de survivre (L’Homme doit croire dur comme fer qu’il n’est pas prédestiné à mourir à la guerre et se débattre comme un beau diable jusqu’à ce qu’il n’ait même plus le temps de mourir) face à un destin hostile, dit ici via litote : Les hommes se mirent à gambader au milieu des buissons et les balles à siffler de plus belle.

Dans le monde de Meri, on va, on avance sans cesse, toujours, à pied, en vélo, en chemin de fer, en… draisine ! Rare est le temps de la contemplation : Joose était assis à la fenêtre et regardait par-delà son champ le bord lointain de la forêt. Il y avait un moment que le soleil s’était couché derrière la crête.

Le contexte guerrier, l’omniprésence de la soldatesque (Meri vient d’une famille de militaires) n’empêche pas un sourire franc, un humour finlandais particulier mais si réel (que l’on lise par exemple Paasilinna ; que l’on se donne aux films de Kaurismäki) et d’autant plus réel qu’il surgit là où il ne devrait pas être, au milieu de nulle part, souvent en des dialogues enlevés, voire accompagné d’une dimension poétique : Changer de ligne de mire exige au moins quatre secondes. En quatre secondes, Jesse Owens aurait parcouru quarante mètres.

A travers une écriture sobre, caustique, c’est l’absurde de la guerre qui est dit, sans que l’auteur renonce à un humour dévastateur : On dit que ce sont les meilleurs qui tombent à la guerre. Moi j’en ai vu plus d’une de guerre et je peux vous dire que ce sont des racontars. Tous les mauvais tombent dès le début… Veijo Meri a l’art de mêler le superficiel et le plus grave (Le cœur libéré d’un grand poids, le sous-chef de gare se permit d’oublier toute cette affaire dans la fumée d’une cigarette.)

La Corde : ce titre hitchcockien dit aussi la linéarité d’un récit, où les récits secondaires vont s’imbriquer avec une valeur méta-textuelle. Cette corde est aussi le fil où les histoires et les nouvelles (genre que Meiri pratique le plus) vont se marier. Josse, un soldat ensemble et seul (titre d’un recueil de poèmes de l’auteur) parcourt une Histoire dont le roman nous livre un reflet. Ce faisant, au pas dément et indifférent du temps, il prend sa place parmi les soldats inoubliables de la littérature finlandaise (celui de Runeberg, ceux de Veino Linna, le Viktor Käppärä d’Henrik Tikkanen). Plus centralement encore, Meri nous rappelle ceci : écrire, écrire vraiment, c’est écrire centralement, au cordeau. A la corde.

pierre grouix

Veijo Meri, Une histoire de corde, (traduit du finnois par Mirja Bolgar & Claude Sylvian), éditions Sillage, 2003, 154 p., 12, 50 €.

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