Valéry Molet, Extrême limite de la nuit & Jean-Pierre Otte, Sept notes d’accompagnements
Principe d’inséparation et feux grégeois
De facto, une amitié s’élabore ici sans les dépens de l’un et de l’autre puisque « l’usage de la confidence » n’est pas un étirement de cette construction contre ou envers eux. Valéry Molet évoque jusqu’au stoïcisme, d’autant que pour un tel auteur et non sans ironie, « les leçons sur l’amitié me paraissent absurdes. » Et s’il renonce à certains, Otte devient son alter ego et il trouve là une coexistence merveilleuse, « que l’on peut comparer à des accords dissonants, qu’enrichissent encore des différences savoureuses de timbres. », précise-t-il via Paul Valéry .
Les deux auteurs font preuve de fugues, sauts, gambades, sérieux et humour. Dès lors, que demander de plus ? Pour eux, le présent s’esquive face à l’avidité de l’avenir d’autant que nous voici dans une époque, bénie ou non, d’accords et discordances. Valéry Molet, plus qu’Otte – même s’il est un spécialiste de la langue -, ose débrider son langage « alors que l’aventure reste l’âme du monde puisque le monde est sans faits », dit ce dernier.
Mais le premier dans son exercice de franchise transgresse les effets d’âme par ceux (parfois intempestifs) du corps. La conscience n’est donc pas la seule à éclairer les scènes poétiques capables d’humilier le pur céleste et la poésie du même tabac.
Mais c’est un ravissement. Et si la pénombre reste la salissure de l’éclat, un tel « pâtre » de Bretagne est pornographe jusqu’au centre de la tour Eiffel où « Monte l’ascenseur rouge / Comme s’avance le sperme/ Dans la cavité utérine ». Le sens ici, sinon s’enfuit, prend ses aises « à la barbe des intrigues », tant les vagues des sens ne se moquent pas des corps. Et quand la nuit mange les ombres, ceux-là traversent villes et campagnes, plages et champs – en particulier celui de Molet fidèle héros de lui-même.
D’où l’évocation de la beauté par celui qui n’est pas convaincu de l’avenir de ses possibles erreurs parcourant l’isthme de Penthièvre à Paris dans ses escapades, grapillant et savourant quelque homard égaré dont sa paupière éteinte des uropodes est l’élue. Mais et surtout, une fois de plus, le poète revient à des amours – ancillaires ou non. C’est bien là son jardin secret et son aventure, quitte à briller face à elle-même en une absence de grandeur.
Face aux yeux « berceau d’hortensias » d’une femme, il fait « grelotter » le i grec de son prénom mais vise mieux : du pathétique jusqu’à un certain et délicieux obscène nécessaire. Car il faut appeler les choses du corps par leur nom. A l’amour, l’auteur ne s’interdit pas certains lazzi, « poêlée de baisers » comprise sur des lèvres pour les encastrer. Certes, les malentendus des étendues sont parfois des « fulminations occasionnelles. » mais le verbe poétique se combine, maintes fois, là où dans l’amour « il y a l’être et le faire ». Mais surtout, « L’avoir » semble avoir un autre coefficient que l’amour. Faire l’amour avec toi m’a donné un corps. », dit un tel poète.
Il le fait parler de partout, si bien que la poésie est soit verticale soit horizontale. Bref, c’est un tout car cela consiste à franchir des lignes voire dans un patois technique ou ethnique et « un charabia de bras, de cuisses, d’ecchymoses De perches – autres bâtisses d’Eiffel où Plane l’aigle de cuir retombant sur une proie En maillot bleu, blanc, rouge ». Les mots parfois se broient par des glottes en lambeaux de chants et d’hurlements où se trament des feux grégeois. La transcendance se situe à deux doigts du cœur.
Ces deux doigts empêchent le commun d’y accéder. Mais Molet ne se limite pas au sens du religieux il ne se veut pas un saint en compagnie de l’aimé ou de son ami. Et Otte comme lui n’est pas un conformisme ou un théoricien. Les voici en gémellité par l’interpénétration de leur logique dont peuvent émaner dans un tel souffle des flatulences quoique rarement réciproques.
Mais dans ces confidences des auteurs double bien plus l’entendement. Là où la bienséance demeure – chez d’autres rimeurs – une peine perdue, une résilience dès que le corps de l’aimée possède des charmes que les raisons ignorent, ici, grâce à ces deux poètes tinctoriaux, notre folie est sauvée.
jean-paul gavard-perret
Valéry Molet, Extrême limite de la nuit suivi de annotations pour perpétuer l’apéritif & Jean-Pierre Otte, Sept notes d’accompagnements, Editions sans Escale, 2024, 86 p.- 12,00 €.