Tony Bellotto, Bellini et le démon

Tony Bellotto, Bellini et le démon

Le privé onaniste Remo Bellini redécouvre les délices du sexe, la joie de se lever tôt, pour enquêter en duo sur le meurtre d’une collégienne.

Agence Lobo. Le repaire du « Loup ». L’antre de détectives de choc régentés par Dora, une femme qui dirige son entreprise d’une poigne de fer, et qui semble fusionner avec son bureau qu’elle ne quitte jamais. Remo Bellini est son fidèle lieutenant. Les affaires sont comme les trains. Une peut en cacher une autre. Silvia Maldini a été assassinée dans les toilettes de son collège, peu avant la sonnerie de la fin des cours. Silvia Maldini était en sport études. Sa spécialité : le volleyball. Cette histoire ne cesse d’obséder Remo, un ancien avocat qui a renié son passé et que son père a renié. Pourtant, c’est un détective américain, mandaté par un éditeur, qui va venir en appeler aux services de l’agence. Un Brésilien aurait acheté, il y a plus de quarante ans, à une prostituée, un manuscrit inédit de Dashiell Hammett. L’homme était obnubilé à un tel point par la concision de son écriture, qu’il allait passer la seconde moitié de sa vie à ne pas écrire ! Un inédit du maître du roman noir est inestimable. Le retrouver est important.

Remo Bellini est donc forcé d’accepter la présence d’Irwin et de sa moitié, un ordinateur portable qu’il estime plus nécessaire qu’une loupe. Le couple embarque pour Rio de Janeiro à la recherche de l’héritage d’un milliardaire qui n’acceptait pas d’être pris en photo, mystérieusement décédé lors du crash de son hélicoptère. La rencontre d’une veuve qui vit dans un taudis d’une pension anonyme avive la curiosité de Remo, jusqu’au moment de la disparition d’Irwin. Quand Dora sort de son repaire, Remo se retrouve avec l’agence Lobo sur les mains. Un mari cocufié par lui-même fait appel à ses services. Une journaliste, véritable femme fatale, veut jouer les apprenties détectives, car elle n’accepte pas les conclusions de la police dans l’histoire du meurtre de Silvia Maldini : le coupable idéal, le petit ami, aurait été jaloux des frasques de Silvia en compagnie de son professeur de portugais. Trop simple pour être vrai. Avec en plus de nombreux blancs occultés.

Dans sa chambre de São Paulo, Remo Bellini passe en revue sa collection de disques de jazz en tentant vainement de se masturber, lui qui n’a pas la chance de trouver un vagin pour l’accueillir. Il faut dire que le bougre n’y met pas de la bonne volonté. Les occasions, si elles ne sont pas nombreuses, existent et se présentent. Mais Bellini sait à merveille les gâcher :
Je dis au revoir à Míriam, encore troublé par ses émanations sexuelles, et elle me demanda :
« Vous défendez seulement les causes des petites vieilles ? »
La question, que je pris pour une invitation, fut tellement directe qu’elle me laissa désemparé :
« Seulement », répondis-je.

Et tel est bien son problème, à Remo Bellini, lui qui, quand il est proche de la conclusion, n’arrive pas à bander et se réfugie dans sa chambre pour tenter de pratiquer vainement l’onanisme sans que les images de sa grand-mère ne s’interposent. Aussi, sa rencontre avec Gala, la journaliste glamour, est-elle une véritable bouffée d’oxygène sur fond de dialogue irréaliste teinté d’humour :
La fille me tendit la main :
« Enchantée, Remo.
– Vous pouvez m’appeler Bellini.
– Mon nom est Olga Souza Lins, mais tout le monde m’appelle Gala.
– Gala ?
– Je crois que je n’arrivais pas à prononcer Olga quand j’étais bébé. Aussi, je suis devenue Gala.
– Rien à voir avec la femme de Salvador Dalí ?
– Je ne crois pas. Je ne connaissais pas Salvador Dalí à cette époque. Mes idoles étaient plutôt Mickey et Dingo.
– Asseyez-vous, Gala. »


Truculence des dialogues et culture étalée mais sans plus de prétention que ne sont cités les nombreux musiciens de jazz qui jalonnent le récit où deux enquêtes se côtoient. Une en filigrane, celle du manuscrit original de Dashiell Hammett, et une plus en profondeur, qui emmène nos enquêteurs dans les bas-fonds de São Paulo. Une histoire sans queue ni tête où Remo va pouvoir faire usage et de sa tête (un peu), et de sa queue (beaucoup), renouer avec son père et ses vieux démons, lui, le fils survivant dont le frère jumeau mourut à la naissance, et se plonger dans de curieux ouvrages sur la démonologie.

Bellini et le démon est une troublante histoire d’une vie brésilienne où les solitudes se croisent et s’entrecroisent, au gré du bourbon, des cigares et du sexe. Un récit brillant à la douce poésie dans un monde noir et brutal. Où une blonde peut cacher une brune, et un postiche semer plus de trouble qu’un bourbon. Avec l’intrusion profane de doux sévices qui ont pour nom auparishtaka. Mais c’est une autre des nombreuses histoires dans l’histoire.

julien vedrenne

   
 

Tony Bellotto, Bellini et le démon (traduit du portugais – Brésil – par Sébastien Roy), Actes Sud coll. « Actes noirs », juin 2007, 306 p. – 20,00 €.

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