Raúl Argemi, Les Morts perdent toujours leurs chaussures / Jerry Stahl, À poil en civil / Kinky Friedman, Passé imparfait
L’Argentine est à l’honneur avec un roman grandiose et surprenant de Raúl Argemi. En guise d’amuse-gueule, deux tranches d’humour grinçant de Kinky Friedman et Jerry Stahl.
Du noir, très noir avec un roman argentin, Les Morts perdent toujours leurs chaussures, de Raúl Argemi au noir baroque avec un Kinki Friedman des grands jours, en passant par un nouveau venu, Jerry Stahl, qui nous propose un polar déjanté, caustique et à la limite du jouissif, tel est le résultat de cette sélection de chez Rivage/Noir.
Raúl Argemi, Les Morts perdent toujours leurs chaussures
« Il y a vingt-cinq ans, quand nous étions immortels et les maîtres de la révolution, nous ne pensions pas vieillir autant, pensa Juan. La mort glorieuse a oublié de nous faucher ».
Tout le monde n’a pas eu la chance de mourir en pleine gloire et d’asseoir ainsi son statut de martyr éternel. Bien pire, tels les personnages de L’Engrenage, de Jean-Paul Sartre, le pouvoir corrompt les hommes et leurs idéaux. Juan, Le Sourd et Le Chauve n’échappent pas à cette règle intransigeante et radicale.
Juan est journaliste dans la Patagonie argentine pour le Comahue. La police a procédé à une véritable tuerie aux abords d’un fleuve après une course poursuite en voitures. Un survivant est assassiné sitôt arrivé en prison. Un collègue de Juan, Sebastian Murillo, témoin de l’accident, décide d’enquêter sur cette histoire. Persuadé d’avoir mis le doigt sur quelque chose de fumeux, il n’a pas le temps d’approfondir ses recherches. Sa voiture a une embardée. Il est tué sur le coup. Juan est persuadé qu’il ne s’agit pas d’un accident. Il se lance dans des investigations surprenantes. Le gouverneur est un pantin tenu en otage par son chef de cabinet qui l’a vu commettre un meurtre. Les militaires rêvent d’un ordre nouveau et complotent. Juan revient alors à ses anciennes amours. Avec Le Sourd et Le Chauve, ils formaient une bande de révolutionnaires utopiques. Il est temps de ressortir l’artillerie lourde, d’autant que la puanteur de la mort rôde.
Roman politique noir poignant, Les Morts perdent toujours leurs chaussures alterne poésie et horreur. Poésie avec cette vision douce de l’Argentine, de ces hommes et femmes au caractère fantasque, mais beau. Horreur avec des scènes de torture intenables, et cette aliénation des masses à la botte de militaires fous et paranoïaques. Je ne résiste pas à parler de cette touche omniprésente qui nous permet de relativiser toute la noirceur qui dégorge de ce roman et sans laquelle il serait étouffant à cause de son atmosphère irrespirable, cette intrusion du noir dans la nature :
Quand ils ouvrirent le filet, à la limite du ressac, des dizaines de crabes prirent la fuite. Juan et Rubén se dépêchèrent d’attraper quelques pejerreyes et plusieurs sardines qui essayaient de fuir en sautant, et secouèrent le filet pour faire retourner à l’eau une centaine de minuscules poissons.
À Nénéville s’engage une étrange course poursuite pour récupérer une photo de George W. Bush Junior en compagnie de la maire de la ville, torse nu et les testicules à l’air, le tout formant, avec l’aide d’un Magic Marker, une étrange œuvre d’art, Monsieur Biocerveau. Tina vient de tuer son mari en aspergeant ses céréales de débouche-évier. Tony, un malfrat allumé au crack suspend sa mère par les pieds à une fenêtre de la maison de retraite. Carmela a accepté la femme qui était en elle et dispose d’un vibromasseur-appareil photo. Les morts tombent comme à Stalingrad. Manny enquête mais tombe raide dingue de Tina. Son chef, Fayton, est un incompétent de première qui aime se faire mousser et est très adroit au lancer de téléphone. La situation échappe à tout le monde sauf à Manny, qui tisse une toile de ripoux pour se faire un maximum de fric et roucouler en paix avec sa dulcinée. Le plus dur étant de canaliser Tony, véritable psychopathe.
À poil en civil est le premier roman de Jerry Stahl. Totalement débridé, il repose sur des situations où la férocité se mêle à l’ubuesque sans aucun temps mort. Tony Zank est un véritable tueur en série qui ne veut pas mourir et qui se désagrège lentement tout au long d’un récit qui, étrangement, propose une fin morale et classique, en totale rupture. Du Président des États-Unis au plus petit collaborateur de l’émission America’s Most Wanted, tout le monde en prend pour son grade. Hormis pour Tony Zank et ceux qu’il croise, le ridicule ne tue pas.
Kinky Friedman, Passé imparfait
Kinky Friedman rencontre l’incroyable Judy avec laquelle il partage le sommier de son pote Rasto pour des parties de jambes en l’air interrompues par la venue d’amis colocataires intempestifs. Hormis ces mises en berne de son petit Chinois, tout pourrait être idyllique. Sauf que débarque Abbie Hoffman, leader du Youth International Party, accompagné de tout un tas d’ennuis. Un blond aux yeux bleus cherche à lui faire la peau, et ça dérape sévère quand il se méprend de cible et que Kinky se retrouve sous un feu nourri qui transperce son stetson. Le cow-boy juif de Greenwich Village se résout alors à jouer le Sherlock Holmes d’opérette, flanqué de son Watson à lui, Rasto, et de ses « Village Irregulars ». L’ancien petit ami de Judy est mort au Vietnam. Pourtant, elle est certaine de l’avoir croisé dans New York. La vérité viendra des gestes d’une enfant et des deux chiens qu’elle promène.
Kinky Friedman allie humour juif cinglant et langage politiquement incorrect pour cette neuvième aventure de son héros éponyme. Passé imparfait est une véritable tranche de vie de Manhattan, truffée de références aux grandes figures de la musique des années 1960-70 et de la politique américaine, Watergate en tête. Outre le récit délirant et les dialogues absurdes voués à être cultes, ce roman est donc le parfait miroir caustique de la société américaine. Passé imparfait est ici préfacé par Fred Vargas, qui nous dévoile son attachement à l’un de ses plus chers auteurs.
julien vedrenne
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Raúl Argemi, Les Morts perdent toujours leurs chaussures (traduit de l’espagnol – Argentine – par Jean-François Gérault), Rivages coll. « noir » (n° 640), avril 2007, 336 p. – 9,00 €.