Thomas d’Aquin et la controverse sur l’Eternité du monde
L’éternité est-elle compatible avec la foi ?
À la suite d’Aristote, d’Averroès, de St Augustin et de Maïmonide, l’entendement humain continue de spéculer sur l’origine du monde, et l’idée (hypothèse folle ?) d’une éternité compatible avec la foi. On découvre à la lecture de cet ouvrage que nombre de théologiens savants et érudits du treizième siècle se sont penchés sur ces difficiles problèmes, et ont tenté, souvent de façon brillante de rallier raison et foi, réconciliant dans la limite des possibles la pensée aristotélicienne et la pensée chrétienne. Ainsi, on pourra lire les thèses de Bonaventure, St Thomas d’Aquin, Guillaume d’Ockham, mais également Henri de Gand, Jean Peckam, tous érudits en la matière (et en esprit…)
On sait à quel point l’issue de leurs raisonnements fut lourde de conséquences (cf. les textes de 1277 sur l’éternité du monde et l’interdiction des thèses d’Aristote) et l’on comprend alors que l’entendement humain, face à des problèmes qui concernent au plus près les vérités révélées (notamment ceux de commencement ou d’éternité) se trouve ce faisant acculé à créer de nouveaux concepts, ou à affiner les anciens. D’où la création d’expressions ou de notions jusqu’alors inconnues telles que : causes essentiellement ordonnées (une cause A est essentiellement ordonnée à une cause B si l’action de B est nécessaire pour que l’action de A ait lieu), accidentellement ordonnées (il est accidentel au père de Socrate d’être ou non le fils d’un autre). De même le concept d’éternité peut recevoir plusieurs définitions selon le cas où l’on considère une existence sans succession dans le temps, c’est-à-dire une absence de temps ou bien celle d’un temps infini, d’une perpétuité. Ainsi pour certains, le concept de commencement ne peut être compris que comme celui d’une création libre, ex nihilo, contingente, et non comme dépendant à l’égard de… Si le monde est à la fois éternel et produit par Dieu, résulte-t-il alors d’un acte libre, d’une création libre, à partir de rien, ou bien d’une dépendance qui n’admet aucun commencement, à l’image du reflet d’une branche sur l’eau qui dure autant que sa cause, ou des rayons émis par le soleil ? Peut-il être finalement en toute logique éternité du monde et production de ce dernier par le Dieu Chrétien ?
Saint Thomas d’Aquin, contrairement au père franciscain Bonaventure, entend par éternité, l’absence de temps, et donc sans la mesure de la succession ou du mouvement qu’est le temps, conclut à un agnosticisme de la raison philosophique car il admet la possibilité d’une régression à l’infini sans cause première uniquement pour le cas des causes accidentelles. La succession des générations pourrait être sans commencement… alors que dans le cas de causes essentiellement ordonnées, une régression à l’infini se trouverait condamnée à supprimer le concept même de cause, et c’est ce qui le distingue de Kant. Sa position agnostique n’aboutit pas comme dans les célèbres « antinomies » kantiennes à la mise entre parenthèses de toute métaphysique, les deux contraires étant pour le père Dominicain également possibles et non également impossibles ! La thèse d’un commencement du monde est une possibilité de foi, révélée et donc vraie, la thèse contraire, l’éternité du monde, l’est également puisqu’elle ne peut être réfutée logiquement.
Entrer dans cet essai d’une grande érudition, (souvent difficile en raison de la profusion de textes et d’argumentations, ainsi que de la richesse des points de vues respectifs, et des commentaires très fouillés), c’est accepter d’entrer dans un espace où l’entendement doit jongler avec des déductions conceptuelles ardues, mais c’est aussi suivre l’histoire d’une pensée qui, au-delà des divergences, a tenté un compromis entre raison et révélation, entre les systèmes hypothéticodéductifs issus des principes aristotéliciens et les vérités de foi. C’est aussi s’interroger sur des problèmes éternels auxquels nos philosophes et physiciens actuels n’ont toujours pas apporté de solution satisfaisante. Big Bang… premier instant du monde… ou a contrario l’hypothèse hasardeuse mais possible d’une succession indéfinie de Big Bang et de Big Crunch, corroborant ainsi la conception éternitaire défendue entre autres par Thomas d’Aquin, mais en n’omettant pas d’y inclure, un créateur éternel et libre, et pourquoi pas Dieu…
thomas raveau
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Thomas d’Aquin et la contreverse sur l’Eternité du monde (présentations et traductions sous la direction de Cyrille Michon), Flammarion coll. « Garnier Flammarion Philosophie », 2004, 415 p. – 10,10 €. |
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