Thibault Franc, Le guerrier mélancolique
Né à Bordeaux en 1976, Thibault Franc habite à Arles où il a son atelier. Après bientôt quinze ans de création, il rassemble dans ce premier livre les œuvres les plus importantes de son parcours. Elles sont « illustrées » par un entretien (en français et anglais) avec le collectionneur et critique d’art Bernard Garnier de Labareyre, complété par un superbe essai de l’auteur : « L’intranquille certitude de l’artiste survivant » et d’une préface de Catherine Soria, directrice artistique du Centre d’art contemporain intercommunal d’Istres.
L’artiste et son essayiste parlent de cette peinture « de guerre ». Et l’artiste de préciser : « Elle est d’abord camouflage ou provocation, livrée animale, pour disparaître ou menacer. Elle signifie comme une peau prolongement, qui n’a besoin que d’un afflux sanguin, que d’une vive impression pour modifier ses pigments, à la manière des seiches ». Thibault Franc s’empare de tous objets pour les assembler afin de les projeter face au regard des spectateurs. Les images deviennent aussi primitives et sourdes que dans le pop’art et souvent plutôt joyeuses et ludiques.
Néanmoins et quoi que le créateur en dise, l’œuvre est moins un camouflage qu’une immense métaphore diffractée. Chargée d’informations par les objets hybrides qui la composent, l’œuvre donne plus qu’incidemment des clés pour l’inconscient même si le critique, dans sa raison, ne peut lui-même en ouvrir les portes. Thibault Franc donne ainsi au « singe querelleur » de quoi « murir » jusqu’au pourrissement ses pouvoirs de pillards. Toutes les œuvres sont volontairement bosselées, construites de mélanges exogènes (outils agricoles ou de cuisines, etc.) qui se moquent des concepts et des genres. La « bâtardise » est omniprésente et c’est un ravissement. L’artiste y ose le risque et l’humour qu’il sous-entend : c’est une gifle spectaculaire face au réel et ses standards de représentation.
De plus, les œuvres contrarient l’espace qu’elles habitent. Elles se contorsionnent, échappent, s’échappent, se dissimulent en partie car il leur importe de ne pas révéler la totalité de leur entité. Par cette acrobatie, elles suggèrent une part de notre propre disparition, une part de notre manque. Et le morcèlement des pièces permet de faire des mises au point sur la zone souhaitée, afin de mettre en valeur ce qui s’y passe et de relever des signes d’une évolution dans le temps.
À la manière d’un archéologue, Thibault Franc accumule des traces de vie et de mort d’un présent tombé tout juste dans le passé. Il rassemble diverses sensations, ressentis, preuves du vivant et de sa mise à mort. L’œuvre reste un terrain foisonnant et empirique où souvent est laissée la part belle à l’anomalie, à la fragilité et à la maladresse. Il y va de la précision et de l’acuité d’un regard sans concession. Les morceaux sont tels que leurs lambeaux de parures se donnent comme le prolongement du corps mais avec chaque fois une interprétation spécifique des rapports entre l’organique et le temporel. De ce fourmillement – et comme le remarque Bernard Garnier de Labareyre – surgit une unité plastique où la « parure » est moins cache que centre.
jean-paul gavard-perret
Thibault Franc, Le guerrier mélancolique, texte de Bernard Garnier de Labareyre, Collectif E3 Editions, 2015, 25,00 €.
