Terence Pitts, Edward Weston (Straight Photography)
Un beau livre pour s’initier à l’oeuvre d’Edward Weston, un des représentants majeurs de la Straight Photography
Né en 1886, Edward Weston fit ses premières photos en 1902 et décidait de devenir photographe professionnel dès l’âge de vingt ans. Il débute comme portraitiste ; ses premières photos s’inscrivent dans le courant pictorialiste – ce courant esthétique qui avait pour ambition de faire gagner à la photographie sa place parmi les Beaux-Arts grâce à l’application de techniques issues de la peinture : retouches manuelles des tirages à l’aide d’encres et de pigments, effets visuels créés par l’entremise du papier sur lequel étaient tirées les épreuves, recherche systématique de rendus flous et de granularité visible éloignant l’image de la simple copie conforme à la réalité. Sa réputation de portraitiste va croissant, mais en parallèle à cette activité basée sur des commandes, il développe d’incessantes recherches personnelles et en vient à se demander » à quoi peut le mieux servir l’appareil photo ? »
Question cruciale s’il en est, à laquelle il répondra par une voie originale, qui ne tient ni de la simple transcription de la réalité, ni d’une imitation fallacieuse de l’art pictural : il s’agit, selon lui, « de rendre la substance et la quintessence de la chose elle-même » uniquement par la conjugaison de la sensibilité, du regard du photographe et des contraintes techniques de l’appareil. Il finit par rejeter les effets induits par les papiers employés pour les tirages ainsi que les retouches manuelles, et écrira dans son journal : I want the stark beauty that a lens can so exactly render, presented without interference of « artistic effect ».allant même jusqu’à affirmer qu’il tire davantage de joie d’avoir surpris dans la nature un jeu de formes frappant qu’en procédant lui-même à un arrangement artificiel.
Les photos qu’il fera de sites industriels, de fruits et de coquillages, de paysages ou de nus témoignent toutes d’une extraordinaire sensibilité aux agencements de lignes et de formes se répondant les unes les autres, aux compositions dessinées pars les effets d’ombres et de lumières sur le monde qui l’entoure. Lorsqu’il photographie un coupe-œuf entouré d’œufs, une cuvette de WC ou un bassin c’est la pureté des formes, les jeux de courbes et de droites, la répartition équilibrée ou non des masses claires et foncées qui font sens et supplantent l’objet représenté dans l’impact signifiant que peut avoir l’image. Et la cuvette, le bassin – par-delà l’indéniable clin d’œil lancé à Marcel Duchamp – perdent toute dimension provocatrice : l’objet s’efface derrière les jeux de formes qui sont révélés par la photographie de Weston. Conformément à ce qu’il énonce dans son journal, il saura, en effet, donner à voir la quintessence de cette intimité formelle qu’il aura perçue du sujet cerné par son objectif.

Le livre que les éditions Taschen consacrent à ce grand nom de la photographie est d’une construction irréprochable : l’on trouve en manière d’introduction un extrait d’article écrit par Ansel Adams en personne, suivi du texte de Terence Pitts, clair et complet, qui retrace avec précision et concision les différentes étapes que traverse la démarche artistique de Weston, et ne s’attache aux aspects de sa vie privée que dans la mesure où ils conditionnent directement l’évolution de son œuvre. Vient ensuite la partie dédiée aux seules photographies. À raison d’une image par page, avec des marges bien étudiées, les photos sont parfaitement mises en valeur : les légendes sont réduites au strict minimum, et si, de temps à autre, figure une citation tirée du Journal de Weston, elle est placée sur une page à
part, en regard de l’image qui lui correspond. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une compilation exhaustive de l’œuvre du photographe, mais d’un choix de l’éditeur, Manfred Heiting, qui reconnaît lui-même, dans ses « remerciements », s’être heurté à une tâche difficile. Mais le résultat est probant : on a un aperçu général des divers thèmes qui ont retenu son intérêt au cours de sa carrière, et de ce regard spécifique avec lequel il a appréhendé le monde à travers son appareil photographique. Les images sont présentées selon un ordre chronologique, mais surtout en fonction de leurs contiguïtés formelles – et c’est bien le critère formel qui prévaut, faisant ainsi figurer, p. 116, une racine de cyprès photographiée en 1929 après une feuille de chou chinois photographiée, elle, en 1931 (p. 112). Les liens formels sont évidents…
Le format, le papier glacé et mat, la couverture semi-souple, mate elle aussi, la remarquable mise en page des photos rendent cet ouvrage particulièrement plaisant à consulter. Mais des défauts sont hélas à déplorer : le principe de l’édition trilingue (anglais, français et allemand) est en soi des plus louables, mais alors pourquoi imprimer les textes allemand et français en un corps de caractères beaucoup plus petit que le texte anglais ? Pourquoi n’avoir pas mis les trois langues sur un pied d’égalité en matière de facilité de lecture ? Sans doute y a-t-il des contraintes de format à respecter, mais alors il conviendrait peut-être de les modifier de manière à ce que les trois versions soient toutes aussi aisément lisibles… On regrettera également que la bibliographie ne mentionne que les ouvrages publiés en anglais ; puisque édition trilingue il y a, on aurait dû trouver quelques références en allemand, et quelques titres français. Enfin, étant donné l’importance qu’a revêtu, dans la démarche de Weston, le choix du support sur lequel il tirait ses images, l’absence de toute précision technique de cet ordre dans les légendes des photos représente une lacune notable…

isabelle roche
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Terence Pitts, Edward Weston (édition trilingue anglais / allemand / français), Manfred Heiting / Taschen, 2004, 224 p. – 14,99 €. |
