Stefano Raffaele, Fragile – Tome 2 : « Quand on n’a que la mort »
Glauque et gore à souhait, voici la suite de l’infernale cavale d’Alan et de Lynn
Road movie post mortem
Deux voitures se font face sur une route traversant une zone désertique. Travelling avant en quatre cases qui révèle progressivement deux jeunes gens amputés l’un d’une main et l’autre d’un bras menacés par deux créatures imposantes, vêtues de longs manteaux et manifestement sur le point de les dépecer… Voilà qui s’appelle « entrer dans le vif du sujet » – l’on appréciera le terme « vif » pour évoquer cette histoire de morts vivants initiée par un précédent album, L’amour après la mort, où l’on voyait la plupart des êtres humains réduits à l’état de zombies à la suite d’une expérience scientifique ayant répandu sur l’ensemble du globe un virus impossible à contrôler. Les survivants se terrent dans des villes surprotégées. Quant aux zombies, ils s’attaquent aux vivants. Mais certains d’entre eux se sont mis au service de ces derniers et traquent leurs semblables ; ce sont les désinfecteurs. Alan, devenu zombie, doit fuir la ville où il vivait. Son but : aller à Albertville où, dit-on, des chercheurs auraient trouvé un moyen de ralentir le rythme de la décomposition des individus contaminés. Dans sa folle cavale, il rencontre Lynn, zombie elle aussi. Ils tombent amoureux l’un de l’autre et décident de se rendre ensemble à Albertville. Ce qui n’a vraiment rien d’un voyage d’agrément : les désinfecteurs sont à leurs trousses, et ce n’est pas l’intervention salvatrice d’une superbe blonde, Grace – cherchez le symbole – qui les dissuadera de poursuivre leur traque…
En totale harmonie avec le scénario, le dessin ne mâche pas ses effets : les asticots grouillent aux commissures des lèvres, les corps en état de décomposition avancée volent en éclats putrides au moindre choc – gare aux uppercuts bien sentis – les cadavres déambulent toutes mutilations dehors, les chairs mortes s’exhibent sans vergogne, boursouflées à souhait, verdâtres, purulentes… Peu ragoûtant, tout ça – et il faut convenir qu’une telle surenchère dans le gore putrescible, ponctuée de ces larges onomatopées rayant les cases d’un bord à l’autre vraaaaaaam !, kraaaassshhh ! conduit presque au fou rire. D’ailleurs le grotesque n’est jamais loin : un zombie exprime un grand soulagement après avoir retiré un cafard de son oreille, deux désinfecteurs sourient de toutes leurs dents pourries tandis qu’ils jouent les lèche-bottes auprès du colonel Dolan… Mais les dialogues, hélas assez frustes, ne sonnent pas toujours juste. Fluctuant entre plusieurs niveaux de langue, ils paraissent parfois peu adaptés aux locuteurs, et certaines répliques, ne répondant à rien et demeurant sans suite, ont l’air de flotter dans le vide.
Quant aux graphismes, ils renvoient à l’évidence aux comics américains des années 50-60 par la vigueur du trait, le traitement des ombrages en
gros à-plats noirs, les couleurs pleines dépourvues – ou peu s’en faut – de dégradés et de nuances… ce qui ne surprend guère quand on sait le cheminement de l’auteur, qui a travaillé autant pour la Marvel que pour la DC Comics. La mise en case est sans complication : pas d’explosion du dessin hors cadre, pas de bouleversement du sens de lecture, cases de formes très régulières sagement réparties sur leur page. Les couleurs, sombres, ternes, répondent parfaitement au contexte morbide : verdâtres, brunes ou violâtres, elles ressemblent à un brassage de terre, de boue, de sang et de nuit. Seules incursions de lumière : les cieux orangés du plein jour, l’écarlate des yeux des désinfecteurs, l’ocre du sol et des rochers. Même l’incendie des dernières images est dépourvu d’éclat : il se fond dans les couleurs du ciel et de la terre. Au milieu de cette morbidité ambiante, on remarquera combien Raffaele respecte une sémiotique des personnages très classique : le colonel Dolan se reconnaît immédiatement comme un chef par sa stature imposante et son buste surpuissant taillé en V ; les deux héros sont beaux – cadavres très agréables à regarder, leurs corps ont gardé leurs contours, leur densité, et leurs traits, bien que fissurés, ont conservé leur régularité, leur finesse. Et les morts vivants moyens, eux, sont à l’inverse repoussants, conformes aux représentations que l’on a d’ordinaire des corps décomposés – chairs comme fondues, carnation marronnasse… etc.
Ce tome 2 de Fragile traite de la sempiternelle quête d’immortalité, de l’amour et des rapports de domination entre les hommes sur le mode trash, mais en laissant volontiers affleurer le grotesque, notamment à travers les débordements excessifs d’une pourriture montrée sous toutes les coutures. C’est un album qui certes respecte la plupart des codes de base, mais dont le climat étrange ne laisse pas d’intriguer, de déranger, et dont l’ambiance ambiguë offre un arrière-plan neuf à des interrogations aussi rebattues que celles tournant autour de notre rapport à la mort, à la vie, et à l’immortalité.
isabelle roche
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Stefano Raffaele (scénario et dessin), Fragile – Tome 2 : « Quand on n’a que la mort », Les Humanoïdes Associés, 2004, 56 p. – 12,35 €. |
