Soyons tentés par La tentation nihiliste de Roland Jaccard

Soyons tentés par La tentation nihiliste de Roland Jaccard

Qui n’a jamais rêvé de ne plus rêver ? De ne plus vivre ? De se soustraire de l’aquoibonisme, du je-m’en-foutisme pour en déduire une apocalypse aigre-douce ? Parfois, le nihilisme s’apparente à l’exposé complaisant de nos affections, ourlées d’interjections surnuméraires rappelant notre incapacité à aimer ; dans cet ordre, il est le signe de notre couardise et partant de la théâtralisation de nos penchants, souvent déviés pour en faire des pseudonymes de ces riens qui nous occupent.

Le nihilisme est à la fois le tout de l’insignifiance et néant : faillite de l’injure, catch des morts potentielles à partir desquelles André de Richaud note que « on est parfois si nu, si dépouillé qu’on ne peut se faire ce cadeau : se donner la mort ». Dans son essai, Roland Jaccard répertorie les cadors du nihilisme, les caïds de la fin de tout qui savent que « penser, c’est toujours penser contre soi ». Si le nihilisme est la déroute de l’idéal, c’est que les négateurs sont les enfants perdus de l’illusion qui singent les gueules cassées de la déveine.

À l’enseigne de « l’œuvre de la mort volontaire », Maupassant imagine les candidats à l’autodestruction tandis que les clubs du suicide se multiplient afin de « s’introduire dans l’éternité sans scandale ». Ce n’est pas seulement la bêtise qui répugne chez les hommes, leur bagou, leur mièvrerie et leur façon de resquiller et de se resquiller eux-mêmes, c’est la forme humaine en tant que telle qui donne des haut-le-cœur, l’anatomie des membres, la physiologie, la manière de mastiquer. Une cheville dans la rue rebute, un sourire dans le métro écœure. Le nihiliste en arrive au point où la répulsion pour la sottise s’acoquine au dégoût organique. Il se situe au-delà de la misanthropie, qui suppose de croire que les hommes pourraient s’améliorer, différer, changer.
Il n’y a plus qu’une insurmontable répugnance pour le fait humain en tant que chose vivante qui ressemble, à s’y méprendre, à une flaque croupie dans laquelle s’abreuver est non seulement malséant, mais impossible. La communication elle-même n’est qu’un mélange non élaboré de tics tribaux, de liens phatiques et une caisse de résonance chimique. L’indifférence reste seule maîtresse de la place : elle permet de donner « raison à tout le monde » comme un vieux magistrat taoïste.

Le nihilisme est ce bastion de l’indifférence dans lequel le névrosé est un taré optimiste qui « se fabrique, à partir de quelques reliquats de traumatismes infantiles et de quelques réminiscences douloureuses, un simulacre de souffrance psychique auquel il croira d’autant plus qu’un professionnel de la santé mentale l’aura authentifié ». En effet, le diagnostic est, selon Karl Kraus, la maladie la plus répandue. Pour Jaccard, « on écrit vraiment que sur la planche de son cercueil ». La majorité des écrivants ne sont que des croquemorts sans emploi. En effet, « l’ennui, avec la plupart des auteurs, c’est que, faute de cercueil, ils utilisent une planche à repasser ». Il n’y a souvent aucune différence entre un romancier et un cintre, si bien que la vie et le rêve se miment l’un l’autre : la première est sans conséquences, le second, sans intérêt.

On a l’impression d’être hébergé dans un château alors qu’on soupire au fond d’une cabotte au milieu de vignes dévastées par la grêle. La tentation du nihilisme, c’est comme le tantrisme. Il faut savoir se retenir alors qu’on ne fait que semblant. C’est une ascèse à laquelle succomber n’apporte aucune joie, à peine un rictus ritualisé à l’idée que la mort est elle-même un soubresaut ironique d’une cascade qui tourne mal. Mais le désespoir permet de dénicher les prophéties farces des faux dieux dans leur tanière : la conjugalité bureaucratique (les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut souvent les porter à trois), la psychanalyse, dont le seul mérite consiste à transformer « une misère névrotique en un malheur banal », les vacances dont le vide même s’en prend à l’évidement, le travail qui est une manière indélicate de se chanter pouille, etc.
Toute notre vie vient à la rescousse de l’absence d’échauffourée. Au fond, il ne se passe rien dans tout ce qui se passe. Pour l’illustrer, Jaccard convoque brillamment Amiel, Klima, Nietzsche, Sissi, Cioran pour lequel « les toxines du nihilisme se dissolvent le plus abruptement dans une indifférence supérieure ». En terminant cet ouvrage, on se met à douter de la possibilité d’un nihilisme positif et de failles dans l’armure de nos carences. Car le nihilisme ne représente pas uniquement une onomatopée du Vide vaste qui nous compose et dont nous sommes décomposés, il matérialise surtout le cœur hivernal.  

Mais on a ri, en lisant les anecdotes dont l’essai regorge, et finalement le nihilisme n’est-il pas le démembrement sournois de la comédie ?

Roland Jaccard, La tentation nihiliste (1) PUF, 1989, (2) Librairie générale française, mai 2006, ‎ 118 p.

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