Sophie Chauveau, La fièvre Masaccio
La course d’un peintre d’exception
Sophie Chauveau, qui a signé une remarquable enquête très actuelle : La Fabrique des pervers, est également réputée pour ses très nombreuses biographies d’artistes. Elle a écrit une trilogie qui a fait date sur le siècle de Florence. Elle s’est appuyée sur trois grands de la peinture pour faire un portrait de la ville avec La Passion Lippi, Le rêve Botticelli et L’Obsession Vinci.
Pour la présente biographie, elle s’attache aux origines de sa trilogie en détaillant la vie d’un des plus incandescent génie pictural de la période qui s’appellera la Renaissance.
C’est au Val d’Arno que naît en décembre 1401, dans une maison-menuiserie, Tommaso. Il sera surnommé Masaccio qui peut se traduire par Négligé, Négligent. Très vite, il travaille dans l’entreprise mais veut devenir peintre et partir pour Florence. Or, parce que sévit la peste, la ville est fermée. Mais, lorsque la seconde vague de la pandémie, en 1417, est terminée, il rejoint la cité. Il a à peine dix-sept ans.
Après avoir trouvé une chambre chez l’habitant, il part à la recherche de ces fameuses botteghe, ces ateliers. La première porte où il frappe est celle de Donato di Niccolò di Betto di Bardi, alias… Donatello !
Tommaso est très timide, mutique. Mais les dessins, sur un pauvre support, qu’il montre au maître captent son attention. Très vite, une complicité s’installe entre les deux et ils parlent, parlent de la même chose dans la même langue. Ils sont rejoints par Filippo Brunelleschi l’architecte. Si ce dernier est déjà célèbre, il le deviendra encore plus quand il posera une coupole sur le dôme de la cathédrale Santa Maria del Fiore. Comme de vieux compagnons, ils vont échanger, discuter sans souci des heures qui passent.
Tommaso a trouvé deux maîtres, deux amis et l’épopée picturale du jeune peintre peut commencer…
Sophie Chauveau détaille la vie de ce génie qui n’a vécu que 27 ans et dont la mort reste un mystère. Mais il a laissé une empreinte reprise avec brio par un Michel-Ange, un Léonard, un Botticelli… Des peintres comme Delacroix, Vélasquez, Picasso, Rembrandt, ont confessé avoir été inspirés par ses œuvres.
Pour apprécier pleinement celles-ci, il faut se replacer au début du XVe siècle. Il n’était pas question que ces fresques soient vues de près comme on le fait aujourd’hui. Elles étaient conçues et réalisées pour être admirées de loin par les fidèles qui suivaient les offices, les cérémonies. De plus, elles n’étaient éclairées que par des candélabres, des cierges à la luminosité tremblante, un éclairage qui n’était pas pour elles. Pendant des siècles, les spectateurs les contemplaient avec du recul, le temps long d’un office. Ils percevaient une impression, une ambiance. Ceci explique les quelques facéties que les auteurs glissaient pour s’amuser entre eux.
Or ce colosse, il est grand et fort, est dévoré de l’intérieur par un gouffre personnel que Sophie Chauveau cerne avec tact. Elle en décrit les effets, son besoin irrépressible de travailler sans se soucier de se nourrir, de se rapprocher de femmes.
Avec un style alerte, une écriture soutenue, une documentation solide et exhaustive, la biographe fait revivre ce génie dont l’œuvre a suscité l’inspiration de tant de grands peintres. C’est la découverte d’une « comète » géniale, qui entrainera dans son sillage une foule de talents.
serge perraud
Sophie Chauveau, La fièvre Masaccio, Folio n°7 479, février 2025, 272 p. – 8,50 €.