Fédor Dostoïevski, « Polzounkov » in Premières miniatures
Septième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe
Pour une présentation de l’ensemble du « dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le septième volet, lire notre article d’introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.
Polzounkov (Polzounkov en russe) est le septième des récits de Fédor Dostoïevski écrit en mars 1848 et publié dans la revue L’Almanach illustré. C’est une nouvelle de vingt-six pages in Premières miniatures, une anthologie de quatre courts récits, comprenant également Un roman en neuf lettres (Roman v déviani pismakh, 1846), Le Voleur honnête (Tchésny vor, 1848) et Un sapin de Noël et un mariage (Iolka i svad’ba, 1848), dont la couverture est illustrée d’un détail de Jeune fille en fichu (vers 1830, peinture exposée au Russian museum de Saint-Pétersbourg) de l’artiste russe Alexeï Venetsianov (1780-1847).
Polzounkov est l’histoire d’un bouffon volontaire, constamment en proie à une peur maladive, qui passe son temps à faire la quête de façon maladroite et inepte. En sa qualité de quémandeur, Ossip Mikhaïlytch Polzounkov, dans une taverne de Pétersbourg, ne cesse de demander la parole, histoire de régaler l’assistance avec la narration de ses malheurs.
Et Polzounkov d’expliquer pourquoi il ne s’est jamais marié…Tout a commencé un 31 mars, il y a six ans de cela. Fédosséï Nikolaïtch est le chef de service de Polzounkov. En cette journée funeste, s’échangent entre ces deux personnes des liasses de papiers d’aspect ordinaire mais surprenant. Si les papiers que donne Polzounkov sont d’ordre administratif, ceux de Fédosséï Nikolaïtch relèvent de l’État.
Les papiers d’État ainsi nommés sont des roubles-assignats. C’est-à-dire que Fédosséï Nikolaïtch propose à l’intègre Polzounkov un pot-de-vin. Or ce coup-ci, Ossip Mikhaïlytch Polzounkov faute. Il accepte le pot-de-vin d’un corrompu. Et c’est un véritable choc quand il reçoit cette somme au fond de sa poche.
L’histoire s’envenime lorsque Polzounkov propose à Fédosséï Nikolaïtch de racheter certains papiers des plus compromettants. Il faut dire que Polzounkov a été accueilli dans la famille de Fédosséï Nikolaïtch comme un gendre en puissance. À partir de ce moment, il ne peut plus en être question.
S’ensuit un sermon de première de Fédosséï Nikolaïtch. Polzounkov doit absolument se repentir pour pouvoir à nouveau accéder aux humbles pénates de Fédosséï Nikolaïtch. D’autant qu’on est à la veille de la Sainte-Marie l’Égyptienne.
La Sainte-Marie l’Égyptienne c’est aussi le 1er avril. Polzounkov décide alors, en guise de poisson d’avril, d’imaginer un esclandre où il rendra le pot-de-vin en même temps que sa démission. À la suite de quoi, les deux fonctionnaires se tomberont dans les bras et se réconcilieront.
Le lendemain, le plan de Polzounkov se déroule sans accroc. On décide que les cinquante roubles de pot-de-vin se transformeront en avance sur le prochain salaire de Polzounkov. Le jour suivant, il fait en ce sens une demande postdatée. Et c’est le début de la fin. Polzounkov reçoit sa demande de démission acceptée et signée par le révizor. Le gredin de Fédosséï Nikolaïtch a profité de cette lettre « égarée » pour se débarrasser de quelqu’un devenu importun.
Dostoïevski, dans cette courte nouvelle où il adopte le ton de la farce, relate la tragédie d’un homme simple qui veut s’essayer à l’esprit et le découvre à ses dépends. L’appât du gain est universel. Savoir se restreindre est difficile et l’on a vite fait de pousser à bout ses débiteurs. Alors que la vie aurait pu lui sourire, Polzounkov, un être ordinaire va, par sa bêtise, se trouver obligé de mendier dans les bouges obscurs de la ville et, ainsi, confronté aux quolibets de tous.
Le plus grand talent de Dostoïevski est ici sa concision : il lui suffir de vingt-six pages pour que sa nouvelle, de loufoque, se mue en un drame noir, menant en un rien de temps le lecteur du rire au désespoir.
j. vedrenne
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Fédor Dostoïevski, « Polzounkov » in Premières miniatures (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 455), 2000, 110 p. (26 pour la nouvelle) – 6,00 €. |
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