Fédor Dostoïevski, Les Annales de Pétersbourg
Sixième pierre du vaste édifice qu’a entrepris de bâtir Julien Védrenne à la mémoire du grand écrivain russe
Pour une présentation d’ensemble du « Dossier Dostoïevski » dont cet article constitue le sixième volet, lire notre introduction, où figure la liste des oeuvres chroniquées.
Les Annales de Pétersbourg (Petersbourskaïa létopis en russe) est le sixième des récits de Fédor Dostoïevski écrit entre le 13 avril et le 15 juin 1847. Dans ce volume de soixante-quinze pages sont réunies cinq chroniques dominicales rédigées pour le journal Les Nouvelles de Saint-Pétersbourg. La couverture de cette édition est illustrée d’une gravure de l’artiste français Ferdinand-Victor Perrot (1808-1841), Place de l’Amirauté (1840).
Tout commence par la mort soudaine de l’écrivain russe Gouber en 1847. Ce dernier rédigeait des chroniques pour Les Nouvelles de Saint-Pétersbourg. La rédaction s’adresse alors à un autre chroniqueur, Pléchtchéïev, qui lui-même propose son ami Dostoïevski. Cinq chroniques vont ainsi être écrites les 13 et 27 avril, le 11 mai et les 1er et 15 juin de cette même année 1847.
Il s’agit de véritables chroniques relatant, dans un premier temps, l’actualité culturelle de Pétersbourg. Dostoïevski y parle du cirque français Guerra qui fit succès pendant la saison 1846-1847 ou du violoniste et compositeur allemand Heinrich Wilhem Ernst (1814-1865) qui donna des concerts dans la ville de mars à mai 1847.
Puis, peu à peu, ces chroniques deviennent le lieu d’une satire de la population. Le promeneur de Pétersbourg a ses questions rituelles. À ses nombreux « Quoi de neuf ? », l’autre, n’écoutant que d’une oreille distraite, oppose un « Ce temps, hein ? » annonciateur du printemps.
Dostoïevski se perd en digressions. Il caricature l’Allemand qu’il oppose au Russe. Il y trouve deux caractères diamétralement opposés. Même et surtout dans la passion. La promise allemande va attendre des années le retour de son amoureux enfin riche pour s’offrir à lui la cinquantaine passée et totalement desséchée ! Alors que le Russe, véritable passionné romantique, n’attendra pas que sa chère et tendre ne soit plus de sa première jeunesse.
Le Russe, cependant, est inculte et indigne de sa propre histoire. Il ne connaît que trois tsars, Dmitri Donskoï, Ivan le Terrible et Boris Godounov alors même qu’il vénère la mémoire de [ses] anciens tsars et des princes de la Russie qui reposent dans la basilique de l’Archange. On découvre un Dostoïevski patriote à tendance nationaliste qui ne recule pas devant des allusions antisémites et parle des youpins.
Le fond culturel est là. Dostoïevski ne cesse de citer Gogol, qu’il respecte, estime, et à qui il voue un véritable culte. Il profite de ces chroniques pour tester certains des personnages de ses futurs romans. Ainsi voit-on apparaître Ioulian Mastakovitch, que l’on retrouvera dans Un cœur faible, et Un sapin de Noël et un mariage. Il est présenté comme un personnage réel, un bon ami à lui, son protecteur qui souhaite se marier. Dostoïevski pousse la caricature de son personnage assez loin. D’une figure au profil noble il dresse un caractère assez pervers. Si, dans un couple, la femme doit être jeune, très jeune (dix-sept ans), l’homme doit ne plus être un adolescent. Ce qui signifie être âgé au moins de trente-cinq ans. L’orée de la cinquantaine étant idéal ! Alors que l’homme doit avoir vécu, la femme doit être totalement ignorante. On relèvera le machisme dans les dispositions de son personnage. Cela expliquera peut-être la très grande différence d’âge qu’il y avait entre Dostoïevski et son épouse…
Tout au long de ces textes, on voit bien que Dostoïevski est de plus en plus à l’aise avec ce support. Sa langue se délie. Le romancier s’exprime enfin avec tout son talent dans les deux dernières de ces chroniques. Il est dommage qu’elles cessent aussi brutalement mais, comme on l’a vu, elles lui servent à de nombreux points de vue, notamment à « tester » des caractères, des idéologies et des personnages qui émailleront toute une œuvre. En cela, il est important de les lire.
j. vedrenne
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Fédor Dostoïevski, Les Annales de Pétersbourg (Traduction d’André Markowicz), Actes Sud coll. « Babel » (vol. n° 474), 2001, 75 p. – 6,00 €. |
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