Sax Rohmer, Le mystérieux docteur Fu Manchu / Les Créatures du docteur Fu Manchu

Sax Rohmer, Le mystérieux docteur Fu Manchu / Les Créatures du docteur Fu Manchu

Créatures venimeuses, repaires sordides et luxueux, jardins hantés de tueurs… bienvenue dans le monde terrifiant de Fu Manchu !

Un tourbillon de brume obscurcit mon regard, un tourbillon à travers lequel je distinguais encore les yeux verts de Fu Manchu fixés sur moi, à travers lequel j’entendais encore les sifflements venimeux de sa voix, si loin, si loin…
(Sax Rohmer, Les créature du docteur Fu Manchu, p. 281)

De la même façon qu’à peine rentré de Birmanie, l’agent spécial de la Couronne britannique Nayland Smith débarquait sans crier gare à Londres chez son vieil ami le docteur Petrie, le premier tome de la série de romans imaginée par Sax Rohmer autour du docteur Fu Manchu déboulait, estampillé « Zulma », sur les étals des libraires en janvier dernier, rafraîchi par une toute nouvelle traduction et rehaussé par une de ces merveilleuses couvertures conçues par David Pearson. Neuf mois plus tard arrive le deuxième tome, avec cette fois un bel avant-propos de la traductrice, au ton très personnel et nuancé d’un humour distancié du meilleur effet, qui présente l’auteur, son personnage-phare et la petite histoire en terre française de cette fresque romanesque. Comme si, avant que s’impose l’opportunité d’une introduction, il avait fallu laisser jouer à plein l’effet de surprise induit par l’apparition soudaine d’une publication à laquelle peu de lecteurs s’attendaient – mais les plus avertis auront sans doute songé que l’arrivée du Visage vert au catalogue Zulma avait bien préparé le terrain à Fu Manchu… Cela dit, si l’on observe le schéma narratif des deux premiers romans, basé sur une alternance de surgissements inopinés, de phénomènes déroutants et d’éclaircissements rétrospectifs, on se dit que le choix de l’éditeur en est l’exact reflet.

Le premier tome nous apprenait les lignes maîtresses de l’intrigue : le péril est jaune, et l’adversaire chinois. L’enjeu : rien moins que la suprématie mondiale ! Pour empêcher Fu Manchu servi par une troupe de tueurs de tous poils de devenir le maître du monde, deux valeureux serviteurs de Sa Gracieuse Majesté se mobilisent : le Dr Petrie et l’agent spécial Nayland Smith, épaulés par Scotland Yard. Mais la lutte n’est pas égale car, outre sa science extraordinairement étendue, Fu Manchu a dans son sillage la belle Kâramanèh, incarnation de toutes les merveilles orientales, comme née des secrètes et antiques senteurs de l’Égypte – beauté ambiguë dont il sera toujours difficile de savoir si elle est victime ou sectatrice du mystérieux docteur Fu Manchu

Lorsque l’on aborde cette série mythique pour la première fois, avec le regard d’un lecteur ignorant tout de ses sources et de sa postérité, on ne peut se défaire de l’impression que l’on a affaire à une sorte de revers légèrement décalé de la médaille « Sherlock Holmes » frappée quelques années auparavant par Sir Arthur Conan Doyle : le duo Dr Petrie/Nayland Smith renvoie au couple Watson/Holmes – le Dr Petrie, à l’instar de Watson, est le narrateur attitré ; Nayland Smith, nanti d’un physique proche de celui de Holmes, connaît les mêmes humeurs cyclothymiques alternant l’activité intense et les phases d’immobilité apathique… – et Fu Manchu au fameux Moriarty. D’autres filiations seraient à développer, mais laissons ce soin à de plus érudits.

Puisque le Dr Fu Manchu donne son nom à la série il convient de s’arrêter un peu sur ce personnage, qui fascine de part et d’autre de la frontière livresque – autant ceux qui le servent ou l’affrontent sous la plume de Sax Rohmer que les lecteurs accrochés à ses tribulations, confortablement installés dans leur fauteuil. De lui, probablement, toutes les facettes ont été scrutées par nombre d’analystes distingués et il ne saurait être question ici de prétendre apporter quoi que ce soit à l’édifice. Notons tout de même quelques-uns de ses traits les plus marquants : il est, paraît-il, chinois. Mais ses yeux sont verts, d’un aspect félin, pourvus d’une curieuse membrane nictitante et ses traits évoquent au Dr Petrie ceux, fort peu chinois, du pharaon Séti Ier.
Volià donc un être hybride à tous les niveaux que les caractéristiques physionomiques apparentent à plusieurs ethnies humaines en même temps qu’au règne animal ! Il n’est pas le seul : nombre de personnages sont ainsi placés, par leurs singularités ou à travers les comparaisons qui les décrivent, à la croisée des règnes terrestres – végétal, animal, et minéral. Quant à son statut de « génie de Mal », il doit être nuancé : certes le docteur aime torturer, mais cette inclination manifeste à contempler la souffrance d’autrui n’est pas tant une prédisposition personnelle qu’un « signe de civilisation » – les Chinois sont, dans ces romans, présentés comme d’affreux barbares à la cruauté sans pareille… En outre, le Dr Petrie ne manque pas une occasion de louer son immense savoir qui, mieux employé, pourrait être une bénédiction pour l’humanité. Enfin, on pressent que Fu Manchu est lui-même serviteur d’une « force » supérieure, et qu’il défend une cause vaguement patriotique dont l’inconvénient majeur est d’aller à l’encontre des intérêts britanniques.

Malgré l’hybridation des êtres, rien ne permet de conclure ce pacte de lecture qui introduirait tacitement dans le monde des contes et légendes où pullulent sans surprendre les créatures chimériques – arbres et animaux doués de parole, hommes ou femmes dotés de capacités ou de physionomies proprement animales… Avec Sax Rohmer, on est plongé dans un contexte parfaitement réaliste et bien ancré dans la réalité historico-politique de l’empire britannique du début du XXe siècle, et dans une atmosphère narrative tenant de la saga d’aventures, du roman d’espionnage, du récit fantastique, et bien sûr du roman policier – foisonnent les meurtres et agressions en pièce close, motif clef du genre. Ce mélange de bon aloi, attestant d’une imagination fertile, repose sur une narration sujette à de multiples sauts que ne suffisent pas à justifier les « trous de mémoire » du narrateur et qui, par là, est peu « romanesque ». À regarder la diversité des genres convoqués, la luxuriance des métaphores et comparaisons, la propension de l’auteur à se répéter, à revenir sur tel ou tel aspect typique d’un être ou d’un endroit et, enfin, la narration accélérée et elliptique, on finit par conclure que l’univers concocté par le romancier est essentiellement fantasmatique : lieux, personnages, situations sont comme autant d’agglomérats de références qui ne créent pas une « fiction » mais donnent vie à des figures indéfinies nées de noces obscures entre désirs et angoisses qu’a dû abriter en son for intérieur Sax Rohmer.

Frappe, dans les deux romans, la très grande place qu’occupent les regards, les yeux des différents protagonistes – beaucoup d’entre eux, notamment la multitude des serviteurs du docteur, apparitions aussi fugitives qu’effrayantes, ne traversent le texte que le temps de faire luire leurs pupilles. Celles de Nayland Smith, elles, ne cessent de passer par toutes les nuances du gris bleuté, reflétant l’extrême mobilité de son humeur, de sa réactivité aux événements et aux personnes en présence de qui il se trouve. Ces modifications chromatiques, dont le narrateur ne laisse rien échapper, tiennent d’ailleurs souvent lieu de discours et dispense le détective d’apporter les explications que l’on pourrait espérer. Dominant de toutes leurs particularités esthétiques et/ou physiologiques cette forêt de regards : les yeux de Fu Manchu… et ceux de Kâramanèh la sublime qui se dupliquent chez son jeune frère Azîz. Mais ne comptez pas sur David Pearson pour exposer en couverture la viridescence étrange des yeux de Fu Manchu : l’artiste ne montre du docteur que le pouvoir hypnotique, tout entier concentré dans une paire de mains bien blanches entourées de petits éclats lumineux – minuscules particules rayonnantes pour le premier tome, infimes hélices tourbillonnantes pour le deuxième…

D’un roman l’autre on retrouve une cadence et une construction narratives similaires : des événements qui se précipitent, des décisions qui se prennent à la hâte et dont les motivations ne sont révélées qu’après coup, des attitudes qui surprennent, des faits énigmatiques dont tous ne seront pas expliqués… et force ellipses qui laissent le lecteur pantois. Les situations semblent se reproduire, variant assez peu à chaque résurgence et les lieux aussi se ressemblent beaucoup – les divers repaires qu’investit le fabuleux Chinois, garnis d’un mobilier disparate et d’ustensiles bizarres, sont comme autant de membres d’une même fratrie. Avec ces poursuites/confrontations qui se succèdent à un rythme effréné, ces vertiges qui submergent le narrateur dès qu’il hume le subtil parfum de Kâramanèh ou qu’il entraperçoit le velours insondable de ses iris, on a quelque difficulté à reconnaître les termes de l’intrigue et à en suivre le progrès. Mais cela n’a guère d’importance : c’est moins une histoire à lire au fil de divers épisodes selon un implacable parcours logique qui nous est offerte qu’un formidable amoncellement d’images saisissantes animées par une théorie de personnages hors du commun confinant à l’incarnation fantasmatique – à l’exception, peut-être, du docteur Petrie, de l’inspecteur Weymouth et de quelques autres figures très secondaires, qui ont bien l’air de n’appartenir qu’au seul genre humain…

L’art de Sax Rohmer est tel que ses descriptions suffisent à attacher le lecteur au texte ; l’étrangeté des fusions qu’opèrent les métaphores ou comparaisons dont elles regorgent génèrent des visions époustouflantes – à cela peut tenir la seule raison pour laquelle, une fois commencé, le roman ne se lâche pas avant que l’on ait touché de l’œil le point final. Mais l’on sait, au fond de soi, que ce point n’est « final » qu’à titre provisoire et que l’on repartira plus enthousiaste que devant dès que paraîtra le volume suivant – annoncé d’ailleurs comme étant « à paraître » sur la dernière page précédant l’achevé d’imprimer. Ne reste plus qu’à guetter L’Ombre de Fu Manchu…)

Lisez ici les commentaires de Laure Leroy et d’Anne-Sylvie Homassel, recueillis en février 2008 à l’occasion de la publication du Mystérieux docteur Fu Manchu.

isabelle roche

   
 

-  Sax Rohmer, Le mystérieux docteur Fu Manchu (traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel), Zulma, janvier 2008, 320 p. – 15,00 €.
-  Sax Rohmer, Les Créatures du docteur Fu Manchu (traduit de l’anglais et présenté par Anne-Sylvie Homassel), Zulma, octobre 2008, 320 p. – 15,00 €.

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