Samuel Poisson-Quinton, Un père à la plancha
C’est parfois seulement après la mort du père que s’adresser à lui devient possible. Bref, au moment où tout se rompt, il faut battre le père pendant qu’il est chaud.
Non comme un forgeron mais – eu égard au métier pratiqué – un cuisinier qui le fait « revenir » à petit feu et en de « petites boules » de pensées : elles se durcissent en émettant des craquements sourds selon une cuisine qui, pour autant, n’a rien d’anthropophage.
Le narrateur s’accroche à lui, le donne en partage, envisage d’en parler même à une inconnue tant il est habité d’une disparition qui le laisse sans voix parmi les voix. A travers les souvenirs, le père redevient un héros. Il fut pourtant longtemps un laissé pour compte, un quasi disparu car autosuffisant. Mais celui qui de son vivant fut psychiatre change de rôle : il devient patient d’un client imprévu.
Celui-ci aurait trouvé incongru de prendre de ses nouvelles : « c’était comme s’enquérir d’une jambe amputée ».
Père disparu le fils se met à boiter. Le cuisinier s’affaire pour redonner vie à une « viande » (pour parler comme Artaud) qu’il faut faire rissoler ou plutôt revenir au milieu de merlus. L’histoire du deuil prend ainsi une étrange tournure. Dans la cuisine et à travers les mains du fils s’instruit un étrange festin. Sous l’apparente assimilation « gastronomique » tout reste pudique et fidèle. Car c’est le seul moyen que trouve le narrateur pour parler juste et selon diverses recettes subtiles et astucieuses.
Elles montent en neige la vérité à ceux qui croient déjà la connaître. Une telle « saisie » évite poses et impostures. C’est parler authentique par cette transgression. C’est la carte du territoire et des passages qu’un père a laissés sur Terre, une trace en perpétuelle mutation. Elle permet paradoxalement non de célébrer la mort mais de vivre un rêve qui devient à cet instant précis le seul rêve possible.
jean-paul gavard-perret
Samuel Poisson-Quinton, Un père à la plancha, L’Arbalète, Gallimard, Paris, 2019, 128 p. – 14,00 €.
