Sabine Alicic, Terrasse d’hiver
Apprivoiser le lointain
La poésie de Sabine Alicic est étrange et prégnante : presque opaque et mutique mais où réside toujours une vérité des profondeurs. Au besoin, elle nous distille un rameau de son autobiographie : « Rappelle-toi / je ne puis / être /contenue // Ne pose / aucun chiffre / sur la page / je diluerai / la typographie ».
Chaque vers est un fil de soie, l’auteure se retire sur le pointe des pieds là où la terre et la mer font un creux ou une baie sur la nuit entre le proche et le lointain. Le premier est plus éloigné qu’on ne le pense et l’horizon idem.
Dans de tels filets de et des sens, la poétesse devient au sein du réel la prêtresse de l’ovale et du cercle. La réalité devient des cartes battues où doit se lire l’invisible des abîmes. Mais elle est aussi fée des granits, mobile, immobile, immobile, mobile là où le monde est l’éther tenant parfois au doute. Et parmi les vagues, plus il fait chaud plus Sabine Alicic s’abrite dans sa légende existentielle.
Existe alors un écho d’une double conscience : l’un dit la sobriété, l’autre un absolu mutisme. Mais une telle créatrice ne passe jamais à côté de sa vérité. Refusant toutes enluminures, elle va à l’os dont sa matière va dans l’infini. Nulle question pour elle de crever nos tympans. Et dès que le soir vient, écrire lui donne l’envie de recommencer dans une économie où les fragments de réels ramènent au paléolithique de l’intime d’une telle créatrice.
Elle se confronte aux figurations pour les métamorphoser dans la fixité et la fluidité par la propre logique de sa poésie. Reste un succession de lignes fines – parfois d’un mot – mais de force mais de vertige. Et si l’on ose le jeu des comparaisons, il y a du Tony Cragg dans cette œuvre. Elle recèle des données fondamentales.
Le monde se regarde sans nous regarder mais pas pour nous ignorer. L’auteure le « prend » dans son rite, qu’elle-même soit dans une chambre d’hôtel ou sur une terrasse en hiver, entre sabbat et calvaire. Il devient celui d’une initiation nimbée de mystère et de révélation même si sa prétention est de divulguer le secret – mais elle n’est pas dupe. Sans être méfiante, sa poésie ouvre néanmoins à sa propre Vita Nuova, au nom de l’homme auquel elle s’adresse et pour éviter que la vie sombre entre bruits et silence.
jean-paul gavard-perret
Sabine Alicic, Terrasse d’hiver, Encres Vives, Frontignan, 2026, 24 p. – 6,60 €.