Roger Kempf, L’Indiscrétion des frères Goncourt

Roger Kempf, L’Indiscrétion des frères Goncourt

De 1851 à 1896, Edmond et Jules de Goncourt ont tenu leur célèbre Journal. Roger Kempf y jette un regard indiscret

Roger Kempf l’indiscret

De 1851 à 1896, Edmond et Jules de Goncourt – puis Edmond seul après le décès de son frère – se sont mis en devoir de tout consigner dans un journal ; tout ce qui a rempli la journée écoulée : rencontres, idées, pensées, propos des uns et des autres, dîners… etc. Il ne fallait rien déguiser, rien dissimuler. D’où les haines et les farouches inimitiés qui cristallisèrent autour des deux frères. Car rien n’attise la haine comme la complaisance à jeter au grand jour les menus défauts, les enfantillages ou les graves dissensions. Roger Kempf s’est plongé dans la matière profuse du Journal, puis en a tiré les éléments les mieux à même d’attester de cette indiscrétion dont les Goncourt sont accusés. Une indiscrétion qui vaut aussi pour eux-mêmes : ils ne taisent rien de leurs aversions, de leurs amertumes, de leurs joies ou de leurs attitudes – ces dernières fussent-elles du plus haut ridicule.

Restituées en de brefs paragraphes rédigés au présent, du point de vue distancié de l’essayiste qui semble parfois s’incurver vers une subjectivité dont on ne sait pas trop s’il s’agit de celle de l’auteur ou de celle, supposée, d’Edmond, nombre d’anecdotes sont ainsi rapportées au fil de cinq parties dont l’ordonnancement étonne. L’on est d’abord convié à comprendre combien les Goncourt se sont montrés indiscrets, insupportables, misogynes ou antisémites avant que ne soient proposés les « fragments pour un portrait ». L’on se serait plutôt attendu à un portrait en ouverture, mais ces « fragments » se terminent sur une superbe mise en abyme – et fort belle clôture : l’on approche la personnalité des deux frères par le biais d’une visite de leur maison, visite effectuée par l’entremise de La Maison d’un artiste, livre où Edmond guide le lecteur à travers chacune des pièces de sa demeure. Et tandis que l’on s’avance vers les dernières pages, on a un peu cette impression-là d’avoir été mené de pièce en pièce par un guide conférencier montrant de la main tel et tel aspect de l’oeuvre et de la vie des Goncourt.

Certes, la plume de Roger Kempf est vivante, enlevée, a des inflexions qui s’accordent à merveille avec les élégances stylistiques des deux frères. Mais on a hélas l’impression que l’auteur, en dehors du point d’honneur qu’il met à user du présent comme si l’on assistait en direct aux faits relatés, se borne pour ainsi dire à relayer les propos des deux frères, résumant ici, citant ailleurs, rapprochant à l’occasion des éléments dispersés dans une œuvre pléthorique. Il montre sans démontrer et ne tire aucune conclusion, aucun enseignement – sinon que les deux frères méritent par bien des aspects la déconsidération qu’ils ont eue à subir et que leurs propos les plus abjects concernant les femmes ou les juifs deviennent risibles tant ils sont outrés. Cela relève de la simple mise en évidence, pas de l’essai au sens où on entend habituellement ce terme. Oui, curieux essai en vérité qui n’analyse pas vraiment mais prélève, échantillonne, expose et exhibe… l’on a plutôt affaire à une balade d’agrément dans l’univers des deux frères, effectuée au fil d’anecdotes ressuscitées au présent, appuyées sur de larges extraits du Journal.

En édifiant cette galerie d’exposition Roger Kempf – se montrerait-il à son tour indiscret ? – révèle combien l’œuvre romanesque est imprégnée de leurs opinions, de leurs perceptions – telle leur manière de vivre leur fraternité comme une véritable gemellité, mise en scène dans Les Frères Zemgano. Cette imprégnation manifeste de la fiction n’est-elle pas une extension, une sublimation de cette indiscrétion dont ils font preuve dans leur Journal en consignant tout par le menu, fût-ce le détail le plus trivial, la mesquinerie la plus insignifiante, le propos le plus oiseux ? Dans un Journal qui n’endosse pas – bien au contraire ! – le masque du roman, l’indiscrétion tourne à l’impudeur. Reste qu’aujourd’hui – et Roger Kempf ne manque pas de le remarquer – le Journal peut se lire comme une pure fiction tant l’univers dont il a fixé les décors, les personnages, nous est devenu étranger. Et les larges extraits donnés ici montrent bien qu’en dehors de son intérêt documentaire, ce monument a des saveurs littéraires des plus délectables tant les deux frères ont déployé de talent à user de métaphores piquantes et de traits de plume que le seul souci de tout noter n’appelait pas.

Roger Kempf est l’auteur, entre autres, de Bouvard, Flaubert et Pécuchet (Grasset) ; Avec André Gide (Grasset) ; Diderot et le roman (Seuil) ; Sur le corps romanesque (Seuil) et a obtenu le Grand Prix de la critique littéraire pour Dandies : Baudelaire et Cie (Seuil).

NB – La collection Bouquins, de chez Robert Laffont, propose une édition en trois volumes du Journal des frères Goncourt.

isabelle roche

   
 

Roger Kempf, L’Indiscrétion des frères Goncourt, Grasset, septembre 2004, 266 p. – 16,00 €.

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