Robert Lebel, Masque à lame & Sur Marcel Duchamp

Robert Lebel, Masque à lame & Sur Marcel Duchamp

Robert Lebel : corps et corpus

Avant de publier prochainement les œuvres complètes en 4 tomes de Robert Lebel (1901- 1986), le Mamco réédite en fac-similé des plaquettes pratiquement inconnues mais incandescentes de l’auteur. Pour preuve, son Masque à lame avec sept constructions d’Isabelle Waldberg. Celui qui fut à la fois romancier, essayiste et historien d’art reste surtout poète. Dans ce texte, la rêverie amoureuse proche du surréalisme propose des rendez-vous avec « l’ange musagète ». Et ce, jusque dans ses ascenseurs « que nous peuplerons de fleurs pourpres ».
Face ce qui décapite l’existence, les textes créent des cérémoniaux où la solitude laisse place à la rencontre. « Les charnières s’ouvrent sur un spectacle à peine commencé » et Lebel le poursuit. Aux stabilités, il préfère les édifices précaires que son écriture transforme en parcelles d’éternité. « Tout s’écroule ou s’envole en un jet de hasard » propre aux injonctions surréalistes au sein de scansions qui jouent aussi de la vitesse chère au Futurisme. Celle-ci souligne des blessures mais surtout des espoirs que laisse naître le hasard objectif.

Le réel est délivré de ses chaînes rouillées sous forme d’émotions très vives. A la mélancolie font place des « transmutations essentielles » et aux contours exaltants. Les poèmes sont des coups de poing plus que des coups de gong. Le culte de Vénus appelle des aurores au nom de l’insurrection de l’amour. Chaque poème devient la cryptographie dont l’auteur se dit le seul à « posséder la grille ». Il en donne pourtant des clés. Une telle écriture reste entièrement inédite car elle ne reproduit jamais du « même ». Lebel transgresse tout édit de chasteté et ne cesse d’accorder même au surréalisme les derniers outrages. Il fait dilater le sujet inépuisable de l’amour. Le voyage se fait « de proche en proche » mais vers un lointain qui semble soudain accessible.

« Les mains aveugles vont et viennent » pour un appel aux « fées des flores » chères à Marcel Duchamp auquel l’auteur consacra un essai (im)pertinent republié aussi par le Mamco. La poésie se déploie loin des écritures « ventouses et rimes à rien ». Lebel crée des distorsions capitales capables de faire piquer du nez à une idée sentencieuse du poétique. Il trouve là les structures d’un nouvel imaginaire qui échappe aux catégories connues. Les codes y sont tournés en ridicule et leur cérébralité aussi.
Les mots giclent de manière apparemment irrationnelle pour prendre jusqu’à notre inconscient au dépourvu. Nous pouvons enfin entrer dans le non stratifié à la jonction de divers sillages. Un bal commence. A nous d’y danser au solstice d’hiver comme à celui de l’été.

jean-paul gavard-perret

Robert Lebel,  Masque à lame, avec sept constructions d’Isabelle Walbgerg et Sur Marcel Duchamp, Editions du Mamco, Genève, 2015.

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