Robert Belleret, Sixties (ciné-roman)
En appelant ces années par leur petit prénom Outre-Manche, l’auteur en rend quelque chose comme le parfum, à tous les sens l’essence
Qui dit années 60 dit chansons, mais aussi chant profond, capiteux, entêtant, enchanteur, vénéneux. Et ce venin de beauté ne cesse de hanter qui les a connues de près. En les appelant par leur petit prénom Outre-Manche (sixties, tant les vagues de la mer sont des notes de musique), en les regardant dans les yeux, l’auteur en rend quelque chose comme le parfum, à tous les sens l’essence.
Est relaté aussi bien un parcours personnel à la manière d’un roman de formation ou de déformation qu’un itinéraire filmique, tant notre être est tissé, veiné d’images de films vues jusqu’à devenir notre sang. Roman personnel soit, mais dont le moi ne serait pas le centre hégémonique : Belleret bloque moins les choses qu’il ne les laisse voir ; la rivière est sans caillots, la rivière est libre. En se décalant légèrement, en acceptant d’être un point focal et via une attitude de belle humilité, l’auteur laisse la place à son sujet. Dans ce portrait d’une innocence (à laquelle le livre est aussi dédié), on passe ainsi du masculin singulier au féminin pluriel des sixties.
Une belle complémentarité cinéma / roman se retrouve au niveau des exergues : une citation d’Aragon (Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard dont, autre ex-fan des sixties, Jean-Marie Périer vient à l’instant de faire un titre) et des mots de Godard : le Qu’est-ce j’peux faire ? J’sais pas quoi faire de Pierrot le Fou. Le cinéma est si présent qu’il donne ses titres aux chapitres.
En lançant un « avis de recherche » dans sa mémoire, l’auteur retrace son adolescence au lycée (Carnot, ici ; Lazare ? Sadi ? Autre ?) où, tout comme pour Le Grand Jeu, les choses ont commencé, de la première Craven A au sport (Quelqu’un a écrit joliment que l’ailier est un enfant perdu) en passant par les orgies de Livres de poche ou de cinéma d’art et d’essai.
Emois du cœur, les années 60 ont peut-être commencé avec la course triomphale et pieds nus d’Abebe Bikila aux J.O. de Rome, alors que l’histoire ne saurait être loin : on parle déjà des porteurs de valise. Naissance, mais aussi naissance au sexe, mot dont on sait peu qu’il était à l’époque tabou, interdit. En 1961, le choc Léo Ferré, à qui Belleret a consacré deux livres et, avec lui et en lui, avec le temps, par sa voix, Baudelaire, Villon et consorts.
Un temps, à Haramont, une maison de campagne permet de cristalliser l’amitié d’un groupe auquel appartiennent J.P. et Francis alors que la matérielle enjoint de se diriger à pied (tant seuls les anges ont des ailes) vers la banquise bancaire du Crédit Lyon-niais. Mais on peut vivre à perdre haleine sans céder au mythe nauséeux de la jeunesse : Adagio est le nom du café où ces amis se réunissent, leur observatoire sur la vie, mais pas la cadence de l’existence qui serait plutôt celle de l’overdrive de la Triumph Spitfire. Et peu importe que seule la France s’ennuie, que les plus belles vous refusent sur Strangers in the night ou When a man loves a woman, standards à l’origine du Baby Boom. Seule l’armée, où l’on se constitue prisonnier, est à même de troubler l’envol lyrique vers les cinq lettres du verbe vivre.
Qu’on lise ces pages, qu’on s’y prête : on y trouvera, dans le patchwork qu’est toute vie, des camions de lait aux Halles aux heures tendres de la nuit, le philosophe obligé (Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent), du Viandox et du Kiravi. Un certain joli mois de mai enfin, une jeunesse d’étudiants-diants-diants fait ce qui lui plaît : la révolution. Et libre soit cette infortune. Le temps d’un voyage nord- et sud-américain, celui de se donner à New York et de devenir l’homme de Rio, l’ombre monte (Rimbaud : Septembre déjà !) : Les années soixante-dix commençaient. Médiocrement. Significativement, le livre s’achève sans amertume à l’orée des seventies et d’autre chose.
Plus rien ne sera jamais comme avant.
pierre grouix
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Robert Belleret, Sixties (ciné-roman), Sabine Wespieser, mars 2004, 366 p. 22 €. |
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2 réflexions sur « Robert Belleret, Sixties (ciné-roman) »
Je découvre à l’instant l’article de Pierre Grouix que vous avez publié sur mon livre « Sixties » (Sabine Wespieser éditeur, 2004) et j’en suis profondément ému, plus que ça même. C’est sans doute le papier le plus intelligent, le plus sensible, le plus vibrant, le plus empathique aussi qu’il m’ait été donné de lire sur ma petite production livresque. Merci à ce critique qui sait si justement lire. C’est pour des lecteurs comme lui qu’on se risque à écrire…
Robert Belleret
Merci encore pour cet article magnifique, l’un de ceux qui m’a le plus touché sur l’un de mes livres. Fin, émouvant, le rêve!