Revenir à Maeterlinck
Certaines œuvres connaissent un destin étrange et parmi elles, la pièce de Maurice Maeterlinck, dédicacée à Octave Mirbeau, Pelléas et Mélisande. En effet, bien qu’elle elle fût la matrice de l’opéra de Debussy et d’autres compositions musicales, elle est presque tombée aujourd’hui, dans l’oubli des scènes théâtrales.
Cette année, le festival d’Aix-en-Provence, a proposé une nouvelle version du drame lyrique en cinq actes et douze tableaux, crée en 1902, à l’Opéra-Comique, en reprenant l’essentiel de la mise en scène de Katie Mitchell réalisée en 2016.
A la lecture du texte originel, on constate que Debussy, malgré son conflit avec l’auteur, a intégré l’essentiel des répliques de théâtre. Il a cependant pratiqué un certain nombre de coupures et suppressions de scènes dont la toute première de l’acte 1.
Et justement, cette scène initiale, dans la mise en scène de Mitchell, pose question. Maeterlinck, lui, la situe à la porte du château, lieu central du texte qui fonctionne un peu à la manière d’une scène d’exposition. Les servantes à l’intérieur (Mitchell les réduit à deux soubrettes sévères, muettes, contrôlant leur maîtresse) prononcent les premières paroles par deux fois : « Ouvrez la porte ! »
Si l’opéra moderne s’est peu à peu défait de l’ouverture orchestrale dans sa construction, le système dramatique ici fonctionne comme un appel de ce qui peut advenir sur le mode du questionnement, de toutes les incertitudes poétiques de la pièce. Le portier, le premier, déclare : Qui est là ? Une servante ajoute : « Il y aura de grands événements ! ».
Il y a comme l’instauration d’une lutte dont le but est de sortir. Ce qui est remarquable dans cette scène initiale, du seuil à franchir, c’est l’indécision marquée par des points de suspension nombreux et qui le resteront dans toute la pièce. Le texte est un mystère fait à lui-même et à ses propres personnages. La scène 1 introduit aussi le champ de la lumière et des ombres : le soleil se lève sur la mer. La lumière sera toujours au dehors.
Pour la mise en scène de l’opéra, il faut en quelque sorte expérimenter plusieurs étapes. Tout d’abord, la cacophonie orchestrale des musiciens nécessaire pour faire musique puis le noir de la salle et découvrir, enfin, le plateau divisé en deux cadres ; le premier le plus large représentant une chambre à coucher et le second plus étroit, une salle de bain-toilettes. Pendant un assez long moment, on se penserait au théâtre en l’absence de toute présence musicale.
Une jeune femme en robe de mariée arrive sur scène trivialement, elle (Mélisande) s’installe sur la cuvette des toilettes et urine. Les bruitages miment au plus près le réel. Elle a entre les mains un test de grossesse qui lui révèle qu’elle est enceinte. Le thème de la grossesse ne surgit que très tardivement dans le texte de Maeterlinck ainsi que la naissance d’une petite enfant.
La salle réagit à cette théâtralisation fort éloignée du monde du conte germanique ou de la poésie symboliste. Elle/ Mélisande ne chante pas mais elle joue en silence quelque chose que Maeterlinck n’aurait pu concevoir. La scène suivante de la pièce nous installe dans une forêt, au bord d’une fontaine selon la didascalie tandis que la mise en scène de l’opéra, maintient le décor de la chambre simplement agrémenté de feuillage comme si cette dimension presque bourgeoise du théâtre devait persister dans l’esthétique et ce, dès la rencontre de Golaud et Mélisande ou, plus tard, avec le décor d’une piscine vidée qui sert de décor, à la scène 1 de l’acte 2, à la conversation de Mélisande et de Pelléas et non une « fontaine dans un parc ».
Le monde fantasmagorique de la pièce, celui des grottes, d’un corridor d’un château sombre et ressemblant à une prison, celui des souterrains est une poétique renonçant tout comme la partition de Debussy à des codes anciens naturalistes.
Katie Mitchell a choisi de construire son approche autour d’un rêve, celui de Mélisande qui, dans la scène 1 de l’acte 1, s’endormirait pour ne se réveiller qu’à la fin du spectacle dans la même tenue, sur le même lit qu’au tout début. Etrangement, le « réel flottant » chez Maeterlinck est dans sa matière propre et pas un artifice extérieur. Debussy poétise lui aussi au son cristallin de la harpe, des bois… Chez l’auteur belge, il n’est nul besoin de créer un double de Mélisande car elle se suffit à elle-même. Elle se cherche, se recherche sans cesse. Est-elle encore une enfant , celle qui chante déjà dans la pièce, l’histoire des trois sœurs aveugles (scène 2 acte 3) ? Fille-chevelure, dame à sa tour ! Alors oui, relisons Maeterlinck.
marie du crest
Maurice Maeterlinck, Pelléas et Mélisande, Gallimard, folio théâtre, 2020, 230 p. – 6,00 €.
Pelléas et Mélisande a été présenté au Grand Théâtre de Provence les 9 , 12 , 15 et 17 juillet 2024. Direction musicale S Mäkki, mise en scène K Mitchell.
