Renzo Allegri, Maria Callas – Lettres d’amour
Le temps de l’amour
Qu’a t-on retenu de Maria Callas (1), trente-trois années après sa disparition soudaine, le 16 septembre 1977, dans son appartement parisien, à l’âge de cinquante- quatre ans ?
D’une part, l’image d’une chanteuse lyrique et d’une tragédienne de renommée internationale, célèbre et adulée.
D’autre part, sur un plan essentiellement privé, l’image d’une femme qui a vécu « une vie de tragédie grecque » ; une existence jalonnée de désespoir et une histoire d’amour « mal partagée avec Aristolte Onassis« , l’amant dont elle était follement éprise, qui l’abandonna pour épouser une autre femme.
« Maria Callas est considérée par la majorité de ses biographes comme une artiste immense et une femme malheureuse » en amour, écrit Renzo Allegri (2) dans son dernier livre aux allures biographiques qu’il consacre à la diva.
Pourtant, cette femme talentueuse a connu l’amour et le bonheur auprès d’un homme qui l’aimait et la chérissait plus que tout au monde, un industriel italien, originaire de Veronne, Giovanni Battista Meneghini, son aîné de trentre ans, qui vécut à ses côtés pendant une période de douze années soit de 1947 à 1959. Ce sentiment amoureux était partagé par la cantatrice américaine d’origine grecque qui voua à celui qui allait être son époux pendant dix années un « amour passionné lié à des valeurs traditionnelles : le mariage, la famille, le désir de maternité […] un amour qui l’a transformée en une femme optimiste et heureuse »
C’est cette période heureuse de la vie de Maria Callas qui voit sa carrière s’épanouir, ces douze années d’amour, de bonheur, de complicité et de romantisme, négligées voire occultées par ses biographes que Renzo Allegri cherche à mettre en lumière à travers cet ouvrage dont l’objectif est de combler un vide en portant à la connaissance des lecteurs/trices un pan oublié de la vie de « la prima donna » du monde.
« Elle devient graphomane lorsqu’elle est loin de l’être cher…«
C’est ce que semblent révéler les lettres « abondantes et généreuses » qu’elle écrivait à son époux lorsqu’elle était loin de lui. Il lui arrivait « même d’écrire deux à trois lettres par jour« , souligne R. Allegri qui utilise ces documents inédits et authentiques comme des sources primaires afin d’illustrer l’hypothèse de son livre selon laquelle Maria Callas a vécu une « union réellement heureuse pendant très longtemps puis détruite par les aléas de la vie.
Rédigées en langue italienne, ces missives « où s’épanchent – le – coeur et – la – sensibilité » de la cantatrice ont été soigneusement conservées par G. B. Battista qui les a confiées à l’auteur pour lui permettre d’éclairer l’objectif de ce livre (3).
Ce corpus constitue un matériau brut qui permet de restituer la parole, les pensées, les représentations, les valeurs, les principes, les faiblesses, les peurs, les aspirations artistiques et privées de la cantatrice. Par ailleurs, il met en évidence des récits biographiques structurés, écrits dans un langage qui nous immerge dans l’intimité de la diva laissant transparaître l’image d’une femme sensible, passionnée, sincère qui aime au rythme des vibrations de sa belle et merveilleuse voix et à la personnalité qui suscite de l’émotion, de l’empathie et de la sympathie.
« En les lisant – confie R. Allegri – j’ai l’impression que Callas est face à moi, de l’autre côté du bureau. Elle me regarde et je sens qu’elle est un peu contrariée que je lise des confidences si intimes.«
1947 : naissance de l’amour
Tout commençe par un baiser, un soir, dans la voiture de G. B. Meneghini alors que le couple revient d’une visite à Venise. Maria est jeune, belle mais profondément seule. C’était en 1947. Elle vient d’arriver en Italie. Elle est engagée par les Arennes de Veronne (théâtre en plein air).
C’est alors que commence tout un échange de lettres galantes et de mots d’amour qui met en évidence l’histoire d’amour de deux êtres qui se sont aimés d’un amour sincère pendant douze années.
De Juillet à septembre 1947, c’est notamment G. B. Meneghini qui lui écrit. Ces missives qu’il utilise comme un moyen pour exprimer son amour, son attachement et tout l’intérêt qu’il porte à cette femme sont chargées de mots tendres et galants qui laissent transparaître l’image d’un homme épris de Maria Callas qui, à cette époque, débutait dans sa carrière artistique…
« Ma chère Maria, – lui avait-il écrit dans l’une de ses premières lettres – Pense à moi comme je pense à toi, avec affection et constance… »
Dans une autre lettre, dans un langage chargé d’affection, de tendresse, et d’admiration il flatte sa beauté physique et révèle l’effet enchanteur qu’elle exerce sur son coeur et ses sentiments : « Maria ! Ton prénom, ton visage, tes yeux m’enivrent et m’enchantent comme un rêve suave. Tu es en moi, source de bonté. Je t’envoie des fleurs, les gardénias que te plaisent tant et qui, lorsque tu les portes, apportent une note très douce à ton visage et reposent si tendrement sur mon coeur.«
C’est en septembre 1947 que Maria Callas envoie sa première lettre à G. B. Meneghini : « Mon Battista, tu as tout de moi. […] Je vis pour toi. Ta volonté est la mienne ; je fais tout ce que toi tu veux mais ne prends pas mon amour pour l’enfermer dans un placard. Essaye de l’aimer. »
S’ensuit alors une pluie de lettres, longues et essentiellement répétitives dans lesquelles Maria Callas exprime son amour pour Battista et son désir de vivre auprès de lui. Durant cette époque, la diva n’est encore qu’à ses débuts. G. B. Meneghini s’occupe de sa carrière et l’aide à régler des problèmes d’ordre financier et en lien avec son séjour en Italie.
Des innombrables et longues lettres envoyées à son amoureux laissent transparaître la figure d’une femme spontanée qui aime d’un amour passionné. L’écriture apparaît comme le moyen par lequel elle exprime ses sentiments et extériorise ses envies, ses désirs, ses préoccupations, ses angoisses, ses peurs et ses obsessions.
« Chéri – lui écrit-elle – je les ai bues tes lettres, et c’était comme un baume désaltérant ma soif de ta présence et de ta proximité. »
L’éloignement de son amoureux est vécu négativement. Elle compare cet moment à une torture : « Tu vois – lui confie-t-elle – c’est la plus belle et la plus grande chose mais aussi la torture la plus grande lorsque nous sommes séparés …«
1949 : Maria et Battista se marient
Lors de cette période, G. B. Meneghini devient son impresario. Maria Callas est la chanteuse la mieux payée. Elle a un succès retentissant. Elle est plébiscitée par la presse et les critiques. G. B. Menghini « vend Callas comme une palette de briques« , écrit R. Allegri pour souligner le rôle important que cet homme a joué dans sa carrière artistique.
Durant ses séjours à Rome et à Florence où elle passe plusieurs mois dans le cadre de ses répétitions, elle se met à écrire des tonnes de lettres dans lesquelles elle déclare son amour, parle de son bonheur, de sa joie d’avoir réussi dans sa carrière artistique grâce à celui qu’elle considère comme l’homme de ses rêves : « Aucune femme n’est aussi heureuse que moi ! Je suis célèbre dans la monde du chant et surtout j’ai l’homme de mes rêves ! Je défie n’importe quelle femme d’avoir autant que moi !« , écrit-elle.
Cette année, Maria Callas doit se rendre à Buenos Aires pour une durée de trois mois. L’idée d’être éloignée de G. B. Meneghini une si longue période l’effraie et l’inquiète. Elle accepte l’idée de la séparation mais à condition que G. B. Meneghini l’épouse : « Je ne pars pas si je ne m’appelle pas Maria Meneghini Callas« , menace-t-elle.
G. B. Meneghini cède et le couple se marie en 1949.
De Bueno Aires, Maria Callas continue d’envoyer une profusion de lettres à celui qu’elle appelle « mon mari, mon amant, mon ami, mon protecteur… Elle écrit une « sorte de journal de voyage, avec ses impressions, ses pensées ainsi que des anecdotes, précise R. allegri.
Le contenu de ces lettres montre que la séparation, l’éloignement et la solitude sont des expériences très douloureuses et semblent être appréhendées comme une menace susceptible de déstabiliser son couple : « Cela ne me plaît pas de rester loin de toi autant de temps. Crois-moi, cela va nuire à notre amour. Pour moi en tout cas, ça ne va pas, ça n’aide pas mon amour pour toi…«
Par ailleurs, ces missives révèlent chez la diva une tendance à se valoriser et à se réaliser par l’être aimé dont le rôle est de combler un vide voire un manque. D’autre part, ces écrits intimes font ressortir l’idée d’une obsession de la peur de perdre l’objet aimé.
Malgré ces doutes et ces craintes, les différentes lettres que Maria Callas envoyaient à son époux montrent un attachement de plus en plus fort à l’objet de son amour à qui elle se remet et se soumet : « Si je devais encore t’épouser, je le ferai mille fois […] Ecris-moi tout, tout et souvent […] Je t’écris parce que je suis plus proche comme ça. »
Ces lettres sont également le moyen par lequel elle cherche à rassurer son mari et à lui exprimer sa loyauté et sa fidélité : « Tu ne dois pas craindre de rivalité car c’est un peu difficile de satisfaire mon idéal puisqu’il est pleinement satisfait avec toi, toi que j’ai choisi comme mari, tu ne comprends pas !«
Lorsque Maria revient à Vérone, elle emménage avec son mari dans un appartement. Durant cette période de « l’âge d’or de l’art lyrique italien« , elle est au fait de sa carrière de cantatrice. « Elle a conquis les grands théatres italiens – et – devient la Reine de la Scala » (1950), écrit R. Allegri. La dernière lettre date de cette période (12 juin 1950) lors de sa tournée à Mexico.
Son époux devient son imprésario à temps plein et lorsqu’elle lui demande de l’accompagner lors de ses tournées à l’étranger, celui-ci répond favorablement.
1951 -1959 : Amour fusionnel ?
Maria Callas et G. B. Meneghini vivent désormais ensemble et deviennent inséparables. Elle se consacre à son art et il s’occupe de la gestion de sa carrière, l’aide à s’habiller, à se coiffer…
Durant cette époque, Maria n’écrit pas des lettres mais plutôt des mots doux dans lesquels elle parle de son amour, de ses sentiments : « Mon âme. Je t’adore » ; exprime son dévouement : « tout mon amour et tout mon dévouement au mari le plus tendre du monde, de la femme la plus folle » ; flatte son époux : « Mari unique dans ce monde futile, vaniteux et stupide« …
1959 : La fin d’une relation…
En 1957, Maria Callas et son époux font la connaissance de Aristote Onassis. Séduit par la diva, il les invite à maintes reprises sur son yatch mais le couple décline les invitations. A force d’insister, Maria finit par accepter.
C’est sur le yatch qu’elle tombe amoureuse du milliardaire grec. Cette donne vient menacer la cohésion du couple Callas/Meneghini. Après la croisière, Maria change. « Elle semblait possédée par un démon« , confie son ex-époux à R. Allegri.
Après moult discussions, Maria Callas exprime sa décision de se séparer : « J’ai le droit de changer« , déclare-t-elle à son époux. Puis le 9 août 1959 elle exige son « entière liberté.
« Tu as fait ta vie désormais tu dois accepter de rester à l’écart. En revanche, j’ai toute la vie devant moi et je veux la vivre … »
Alors, « c’est la rupture : violente, irréparable. Cela semble impossible que nous nous aimions tant deux mois auparavant, confie G. B. Meneghini à l’auteur.
L’histoire de Maria Callas et de G. B. Meneghini s’achève sur l’image d’une femme décidée de partir pour changer de vie et d’un homme triste et malheureux face à l’incompréhension et à l’impuissance.
Pendant ce temps, une nouvelle histoire d’amour prend son envol pour aller se perdre dans les délices des eaux douces de l’amour et de ses inévitables et insurmontables contre-courants…
Notes :
1) Cécilia Sophia Anna Maria Kalogeropoulos est née le 22 décembre 1923 à Manhattan, à New York de parents migrants d’origine grecque.
2) Renzo Allegri est journaliste, écrivain et critique musical.
3) Le 12 décembre 2007, le patrimoine commun de Maria Callas et de Giovani Battista Meneghini (journal intime de Maria Callas, ses lettres et celles de son époux) qui recouvre une période allant de 1947 à 1959, a été vendu aux enchères.
A lire
René de Ceccatty, Maria Callas,, coll. « Folio biographies », Gallimard, 2009,
Renzo Allegri, la Véritable histoire de Maria Callase mot, J’ai Lu, 1994
Renzo Allegri et G. B. Meneghini, Maria Callas, Ma femme, Flammarion, 1983
Discographie :
Macbeth, dir. Victor de Sabata, 1952 (EMI Classics)
La traviata, dir. Ghione, 1958 (EMI Classics) / dir. Carlo Maria Giulini, 1955 (EMI Classics) / dir.Gabriele Santini(Fifty Five, Regis, Warner)
DVD
María Callas, Une vie d’Art et d’Amour (EMI Classics)
Médée, film de Pier Paolo Pasolini (éd. Carlotta)
nadia agsous
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Renzo Allegri, Maria Callas – Lettres d’amour, traduit de l’italien par Marina Bettineschi, Robert Laffont, février 2010, 261 p. – 19,00 € |
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