Rebecca Wengrow, Le désespoir des heures de pointe
Un ouvrage sobre et honnête. Enfin
Ce livre illustre avec douceur et nostalgie quelques-unes des principales sensations humaines : l’amour, l’amertume, l’émotion, la mélancolie et la souffrance.
Avec Ados, la première des sept nouvelles du recueil, Rebecca Wengrow nous transporte dans son propre monde, celui d’une mère qui élève seule ses deux fils, et qui paraît vivre pour eux, parfois même à travers eux. Le sacrifice apparent exprimé par l’auteure, celui d’être épuisée, vidée quand elle rentre du travail, semble de moindre importance à côté du bonheur de voir sa famille s’épanouir.
Dans Le désespoir des heures de pointe, nouvelle centrale du même nom que le recueil, l’écrivaine nous plonge dans la monotonie de la routine citadine, celle de prendre le métropolitain tous les matins pour aller travailler, d’être collés les uns aux autres aux heures de pointe, de respirer l’haleine des autres usagers, d’attendre que le train reparte après un « incident voyageur », mais surtout d’observer tous les jours le même paysage sordide, de se lever à la même heure pour aller au même endroit de la même manière.
Rebecca Wengrow évoque également avec humour la réalité des transports en commun, par le biais de ceux qui « s’épanchent sur leur voisin » dès que le train est contraint de s’immobiliser, ou de ceux qui font la queue au guichet du métro pour récupérer un « billet de retard« , ou encore des citadins qui râlent, tout simplement.
Avec les nouvelles 26666 et Une étoile cousue main, est développé dans un registre plus poignant, le traumatisme de la Shoah.
La première nouvelle met en scène une rescapée de l’Holocauste, le bras tatoué du nombre 26666. La vieille femme entend toquer à la porte et s’imagine la Gestapo qui vient la chercher.
La seconde nouvelle exprime à la fois l’inconscience et l’intelligence d’un jeune enfant juif portant l’étoile jaune pendant la seconde guerre mondiale.
Une étoile cousue main, sans doute la nouvelle la plus émouvante du recueil, brille par sa comparaison constante entre la beauté naïve d’un enfant et l’atrocité de ce que l’homme adulte est capable de faire. L’opposition entre la pureté de la nature végétale, évoquée de manière récurrente, et l’horreur de la nature humaine donne également un point de vue affligeant sur ce que l’homme peut se faire.
De la première à la dernière page du recueil, Rebecca Wengrow est à la recherche d’un « semblant de liberté tandis que le mécanisme du quotidien l’écrase« . Entre la blessure et le vide laissé par sa séparation d’avec son mari qui réapparaissent à chaque page, et le peu de loisirs que lui laisse la vie, l’auteure tente de s’échapper, de fuir son existence aussi belle et aussi remplie soit elle, pour tout retracer, pour tout déchiffrer, pour que rien ne disparaisse, et parce que comme elle le dit elle-même, « écrire, c’est vivre« .
Le style est simple, écrit au scalpel et sans effet de style pour citer Gérard Collard.
Chaque mot est à sa place, modestement mais justement, loin des chichis néobaroques qu’on nous donne souvent à lire, et l’histoire des nouvelles n’est finalement pas essentielle, elle ne semble que prétexte, qu’allégorie, pour que le lecteur comprenne que la fragilité humaine, c’est la condition humaine d’un homme qui vit, qui évolue. Que la vie n’est souvent ni heureuse ni malheureuse, juste l’assortiment, le melting-pot de sensations, d’émotions, de souvenirs qui finalement nous donnent la liberté. Celle de s’y attacher.
Le désespoir des heures de pointea tout de même une faiblesse : celle de ne pas être un roman et donc de ne pouvoir, faute de brièveté, transporter le lecteur aussi loin qu’il le pourrait.
Mais patience, le premier roman de Rébecca Wengrow devrait sortir prochainement…
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Rebecca Wengrow, Le désespoir des heures de pointe, BSC Publishing Editions, octobre 2009, 98 p.- 13,00 € |
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