Raymonde Godin, L’espace est le temps (exposition)

Raymonde Godin, L’espace est le temps (exposition)

Diaspora plastique

Raymonde Godin capte, dit-on, les espaces de son enfance. Il existe dans sa façon de les saisir du Joan Mitchell, du Riopelle mais aussi du Henri Michaux qui aurait tout sacrifié à la couleur. L’artiste canadienne québécoise vit en France depuis 1954. Elle n’est jamais revenue sur le continent et son Québec avant l’âge de 52 ans.

Sa peinture est donc de deux mondes habités par les maîtres anciens mais à la recherche d’une « naïveté » calculée où l’émotion passe par l’intellectualisme pour obtenir une plus-value d’éloquence magique. Vient s’y greffer plus tard une autre influence.

D’une certaine manière, la créatrice déstructure l’espace pour le reconstruire, le transformer en un supplément de visibilité. Crayons à l’huile, acryliques sur papier, crayons sur papier, acryliques sur toile rappellent pour un Européen autant les terres d’origine de l’artiste que ces nouvelles donnes de Drôme provençale chère à Giono.
Le regard d’ébène de la créatrice est toujours aussi vif. Et à travers le temps, il dit tout. Et si en lui deux mondes intérieurs (de mémoire et de vie) se font écho, il est apte à saisir les fragrances végétales dans l’espace de l’instant. Car chez elle l’espace est temps. Et si les Laurentides restent présentes en ses mille et mille lacs, la sécheresse et l’aridité provençale réorganise l’espace mental là où l’été indien prend une autre figure.

Il déborde souvent, voire ignore l’hiver. Si bien que les paysages de l’artiste restent ouverts. Dans des jeux majuscules de vert, de jaune, de violet, de gris la simplicité percute le support et le laisse respirer. D’autant que l’efficacité dans le trait est géniale. C’est lui qui segmente, disperse, pénètre l’espace, ouvre l’image bien loin de la reproduction ou du décor.
Un tel espace est donc bien le paradoxe du temps.

Voici donc une diaspora plastique, celle des herbes semées près des lacs ou dans le calcaire des Préalpes. Aucune ombre ne peut toutefois souiller les « prises » que Raymonde Godin fomente depuis des dizaines d’années. Il y a là des roses sauvages de personne et des trois ou des sept vents qu’on retrouve par l’étymon le plus insaisissable.
Nous voici au centre où la nature tressaille dans des oeuvres, serments arrachés à l’absence et remisés dans le royaume de la reine des forêts lointaines. Le monde est singulièrement multiple, traversé de la tendresse de la lumière au sein des couleurs. Nous ne sommes pas très loin géographiquement et picturalement de l’aquarelle de la « Montagne Sainte Victoire » de Cézanne et de ses taches légères propres à définir les lieux.

Le flottement de l’espace s’y réduit aux éléments perçus comme espace infini et premier. L’organisation et le travail de la couleur sont parfaits. Matisse non plus n’est donc pas très loin. Existe chez Raymonde Godin la même dynamique. Chez elle, le travail du tableau reste dur, nécessite une concentration totale. Loin des écoles et dans une grande solitude s’inscrit l’oeuvre la plus libre, la plus « nue ».
Elle danse, anime, rappelle les poèmes de Walt Whitman des » Feuilles d’herbes ».

Celle qui vit par les yeux chaque fois offre un pays retrouvé et révélé. Là où la peinture occidentale rejoint l’esthétique extrême-orientale. Y flottent les espaces dans un certain Tao. La calligraphie n’y est jamais loin.
Bref, l’artiste canadienne québécoise produit une synthèse inédite entre assise et mouvement. Et les dernières toiles réactualisent un bon nombre d’éléments venus des années profondes mais « cuits » différemment.

Entre mémoire et avancée, la peinture reste action de dépouillements et de résurgences. Il s’agit toujours de saisir la vie à un certain moment.
Oui, la peinture est bien l’espace du temps et le temps de l’espace.

jean-paul gavard-perret

Raymonde Godin, L’espace est le temps, Galerie Convergences, Paris, 2021.

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