Rae Armantrout, Extrémités

Rae Armantrout, Extrémités

L’anti-narcisse

Fille d’un père militaire alcoolique et d’une mère dévote vendeuse de sucrerie, Rae Armantrout n’eut qu’un rêve : tailler la route pour quitter San Diego. Ses études lui en donne l’occasion. Elle rejoint Berkeley pour travailler avec Denise Levertov et rencontrer ceux qu’elle nomme ses « compatriotes générationnels », post beat-generation, dont Ron Silliman, Lyn Hejinian, Bob Perelman, avec qui elle élabore une « autobiographie expérimentale collective » en 10 volumes intitulée The Grand Piano.
Poétesse impertinente quoique universitaire, elle bascule rarement dans une emphase propre à ses pairs. Certes, elle semble parfois jouxter une logomachie superfétatoire. Mais les questions sur le poétique qu’elle soulève ne sont pas forcément faciles à formuler. Contrairement à l’idée reçue, ce qui se conçoit bien passe parfois en ce qui apparaît amphigourique : de fait, il s’agit de rentrer dans des méandres caverneux pour trouver des lignes de fond en ce que la poésie rameute et produit en des voix conflictuelles.

Parfois neutre, apparemment plate voire fade, la voix est là pour réunir le bataclan des influences disparates en une atonalité qui transforme la musique sérielle du poème en une suite de mélopées enveloppantes. Et il s’agit de comprendre comment, dans un texte, parties et ensemble s’articulent, comment « la métaphore rend justice à la matière qu’elle représente ». Rae Armantrout analyse enfin les moyens que possède la poésie pour « reproduire nos conflits et fractures dans l’étreinte fantômes des assonances et consonances, dans le corps résonné et résonant du langage. »
L’auteure sait que nous ne « voyons » jamais le réel qu’à travers des distorsions, des fragments, des métamorphoses. A travers celles-ci, la poésie ne cesse de lui poser des questions. Elle est donc l’enregistrement d’une situation réaliste, mais elle est bien plus que cela. Elle entretient un rapport étroit avec la vie. Celle-ci ne se comprend que par la mise en jeu de la différence des points de vue et l’emploi d’un langage pluriel. Celui-ci se refuse chez elle à toute évocation égotique. Elle évite donc le piège où ceux qui se croient poètes se piègent.

jean-paul gavard-perret

Rae Armantrout, Extrémités, traduit de l’anglais par Martin Richet, Série américaine éditions Corti, 2016.

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