Quand les écrivains français partent en Sibérie !

Quand les écrivains français partent en Sibérie !

Il y a une mélancolie des mains givrées, avec le nez rouge du clown hiémal, lorsque l’on prend le train Rossia n°2, autrement appelé le Transsibérien en Occident. Il existe également un romantisme du thermomètre négatif, sur un quai de gare ; il subsiste aussi un folklore de la poitrine abondante de la surveillante du wagon, près du samovar toujours bouillant. Du moment qu’il s’agit de la Sibérie !
Pourquoi aimons-nous tant le Transsibérien, la Sibérie, les espaces russes ? Peut-être parce que, dans les voyages au long cours, « tout n’est qu’attente. C’est exactement le genre (de lieu) où l’on peut se faire une idée assez précise du quotidien des porcs engraissés dans les élevages industriels », selon Hervé Bellec, dans Les sirènes du Transsibérien, de Brest à Vladivostok. Le mystère devient encore plus lancinant lorsque nous voyons Xavier de Maistre, l’auteur du Voyage autour de ma chambre, s’enthousiasmer pour La jeune Sibérienne, comme si la leçon qui veut que, où que l’on aille, on ne déplace que soi-même, s’escamotait à l’évocation de la taïga, du permafrost et du lac Baïkal.

Et pourtant, rien de plus dramatiquement monotone que ces voyages dans ces paysages où « la mission (des trains) était de rejoindre le pays où l’on n’arrive jamais ». Un périple dans la taïga, c’est comme être surpris en train de sucer son pouce dans une réunion interministérielle dont l’intérêt est inversement proportionnel à l’inintérêt, si je me fais bien comprendre.
Alors pourquoi cette attirance pour ces grands espaces ? Le silence, le silence et le silence pourraient être un premier élément de réponse, si l’on y ajoute le silence ; puis, ce ridicule d’être un homme, l’immensité de notre petitesse devant l’impardonnable blancheur de l’hiver blanc (puisque je suppose que cette strogovienne aventure se déroulera toujours en hiver), cette forêt de « 1000 km de large et 5000 km de long », qui somme Eurydice de devenir une babouchka ; cette forêt étirée comme un long rideau qui échappe à la scène et ses trois coups, cet alignement d’arbres qui est « le plus long code-barres du monde ». Tout cela emporte l’idée que voyager n’a plus qu’un lointain rapport avec le fait de se transporter d’une pyramide à une piscine, d’un clocher à un musée comme un cloporte chevauché par une scolopendre, des Dardanelles en bagatelles.

Voyager ne dépayse pas, cela aiguise : on devient le rémouleur de soi et, avec ce coutelas redevenu tranchant, on peut ouvrir les entrailles de l’œil bleu de Sibérie pour en sortir l’omoul. Tout est fumée. Le voyage erre en nous, nous déguerpissons de nous ; cela devient de l’autophagie, puisqu’on se départit du grimacier que l’on est quotidiennement, lorsque la soi-disant « conscience » se voile de cravates, d’espoirs professionnels et de balades familiales en vélo. Dans ces terrains vaguement fugaces, on souffre « du mal de l’interminable », d’un hivernage raillé par l’hibernation que la catapulte des moins 20 ou 30 degrés rend sensiblement inexistant. Là, où l’existence est réduite aux gestes essentiels, on se sent vivre davantage. L’inexistence de presque tout devient le baromètre d’une vitalité réinventée.

On oublie la description terrible de Custine ou de Tchékhov pour broder sur l’abyssale possibilité de ce petit rien qu’est la respiration dans un froid glacial, là où mettre un nez dehors équivaut à se moucher dans une stalactite, là où l’on comprend parfaitement ce qu’est un Orant du Trou. Dans la vie sociale, on est tous demeurés. En Sibérie, la remémoration implique la mise en abîme du non-devenir, une absorption-acquisition de soi par soi ou une joint-venture entre soi et l’être plutôt que le « pas moi » et le paraître – cette manière d’être plombé par le sfumato collectif.
La vie ne peut pas être cette « provision de sursis » (Marcel Moreau), ce « jour sans » infiniment répété ni cette consigne d’illusions domestiques : il faut retrouver dans le meublé de notre « séjour terrestre » la plénitude cachée des grands espaces. Dans cette perspective, la Sibérie n’est pas à portée de main, elle est la mystique réfrigérée dont nous sommes constitués et qui ne demande qu’à fondre sur nous, loin des aigles empaillés.

C’est la raison pour laquelle il faut fuir là-bas, fuir avec Bellec, seul, et « sans un » plutôt qu’en délégation (en plus d’écrivains : une horreur !) avec Dominique Fernandez dans son Transsibérien. Le vague à l’âme vaut bien un roulis d’essieu, surtout quand le désespoir se transforme en attendrissement de sa carcasse congelée : la taïga est un apprentissage de la boucherie en même temps que le terminus ou une vidange du panorama. Et enfin, la déréliction ne bourdonne plus. L’abattement s’indexe sur la dernière feuille tombée d’un mélèze. Il n’y a plus rien que ce désemboîtement de ce que j’étais et du monde et on finit par comprendre à Vladivostok, devant la statue de Pouchkine, ce que signifie la tautologie dérisoire : l’être est l’être !

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