Philippe Pichon, Quand s’allonge la nuit (Anthologie 1984-2024)

Philippe Pichon, Quand s’allonge la nuit (Anthologie 1984-2024)

Le bail des mots dits

On ne cesse de rappeler que Philipppe Pichon est un ex-policier, Ancien commandant de police mis à la retraite d’office en 2012, il a dénoncé les dysfonctionnements d’un fichier d’antécédents judiciaires et certains de ses essais, dont son témoignage sur son métier, ont fait polémique dans la presse française. Mais son ambition a dépassé son premier « képi ». Son œuvre littéraire et poétique est majeure : d’où son Prix Naji Naaman 2024 pour ses seize recueils de poèmes et ses textes fragmentaires (éditions Siloë et Prolégomènes). Il est d’ailleurs une suite de logique des récompenses reçues par celui qui reste avant tout poète.

Certains de ses textes ici réunis ont initialement paru en revues. D’autres poèmes sont extraits de recueils de l’auteur et les derniers sont inédits – parmi lesquels les premiers poèmes (non publiés) de l’auteur. Pour lui, comme il le dit, « Le bonheur n’a pas de passé, mais la mémoire a une histoire ». Mais si l’auteur a toujours préféré aux photos les souvenirs, si imparfaits et mouvants soient-ils, il a détesté d’être photographié. Il sait en effet comme Barthes que les portraits arrêtent le temps et font vivre sur papier glacé des vivants comme des morts.

Certes, son recueil est dédié à « ses » grands absents et par-delà et dans son présent il poursuit ce qu’il nomme son errance souvent contre toute espérance. L’angoisse reste sa noire sœur et s’abandonne souvent à l’alexandrin pour le dire : « Si je hurle ma peur il faudra bien m’absoudre (.) Et mon cœur de souffrir a tant pris l’habitude ». Absence et solitude sont les fondements de sa poésie. De cette double lassitude, les tréfonds de l’être jaillissent et vont dans les « chemins bleus » de son existence là où les mots dits « fanés » illuminent les ombres et créent pour lui sa berceuse d’outre-temps . L’érotisme et l’amour sont loin d’être simplement présent dans cette anthologie. Elle est émise avec justesse, simplicité avec une tempérance habile pour éviter les effets-mères.

Le rêve de Pichon reste de briser toutes les amarres mais c’est comme une conséquence sine qua non du néant et ses gouffres du temps. Certes, l’idée de la femme est salvatrice. Il la garde « comme un présent insigne inaltérable et mystérieux. » Mais comment faire fortune avec de tels rêves fous ? La mémoire s’essouffle, l’amour peut déserter. C’est donc pour l’homme caresser la chimère voire la cicatriser en funambule en retombant souvent sur terre, pas forcément dans le meilleur état.
Au « J’aurais tant souhaité ce baiser attendu quand nos yeux d’amoureux se croisent sans s’attendre », se substituent des orages électrisants. Reste au poète néanmoins de se reprendre en soi-même pour retisser « au métier » ses jours,. Mais bien des l’heure glissent et le sablier d’un flot prédateur gomme la durée. Et voici l’homme prisonnier de sa rancune ou de l’aimée fugueuse.

Mais ces poèmes à l’épreuve des temps deviennent des exercices de lucidité selon parfois des algèbres particuliers. Et s’il existe tant de beauté dans ce qui se révèle, la boutique de la vie n’est pas forcément celle des fleurs. Chacun est riche de toute sa souffrance et chacun à soi-même est son diable. Dans ce cas, Dieu lui-même ne reconnaît plus les siens. Il est aussi étranger et lointain que l’homme lui-même dans l’écume des jours et des nuits.
Existe chez un tel poète un néo Du Bellay. Celui des « Regrets » dont il devient le descendant ailé au milieu des ruines du monde occidental avec son âme vagabonde. Le destin reste donc pour lui l’inaccompli qui les  rattache l’un à l’autre puis les sépare. Quant aux songes, même plus que le réel, ils battent de l’aile. Aux roucoulades succèdent des roulades non dans de beaux draps mais sur des chemins de pierres.

Peu à peu, la terre ferme sa maison. De là, au mieux, peut s’y regarder « l’étoile dont on meurt ». Nul ne sait les bonnes heures. Il s’agit encore , sous la cendre, de découvrir le tison et le feu qui fait rendre l’esprit, l’âme et la raison au poète. Mais il se sent comme Baudelaire, tel un damné. A lui de parier et tenir une ardeur bohème avant l’âge assouvie. Mais « La douleur est un chemin que nous traversons de nos corps » devient le disparu de ses propres disparitions. La grande illusion reste de prétendre être « feu arbre pierre animal homme» à la fois. Tout se passe in tenebris lucet pour celui qui,  jadis enfant de pluie et des caniveaux, espère aborder sur un trottoir son île laissant filer en bas ses caravelles de papier.

Arrivé aux saveurs de l’automne de ses fantômes et de ses doutes, il guigne la lucarne du monde loin des disparus avant le bal de Toussaint. Le poète croit encore à des illuminations le long de son histoire pendue aux trouvailles de l’amour. Malgré ses trous noirs d’un futur incertain, il attend la minute – pas forcément que le compte soit rendu. L’écrivain veut de force croire à de belles espérances.
Dans un tel monde vieillissant qui bannit tous ses enfants, un espoir tombe d’un rêve.  Mais il faut imaginer encore. Les femmes en restent la donne, la main et l’horizon. Et il convient de  les attendre au bout de la jetée en évitant « cette lenteur insensée des assassins. » Reste le dur désir de durer car la moire des eaux peut refléter les charmes de la belle enhardie ; le meurtrier rend d’avance son arme et c’est après tout mieux que de courir vers son trépas.

Et reste la leçon majeure : nul ne s’engage sur le chemin dont nous avons choisi la dérobade mais nos lignes de fuite interrogent le demain qui sera cet hier labouré de traces. Va savoir pourquoi… mais nos pourquoi se fanent le matin. Il est écrit en vers pour le poème impossible, idéale$, improbable. Alors, imaginons encore l’éphémère fauve, vorace qui éclate la souffrance. Mais elle crie comme une faim pour recommence un monde ivre, où tournoie l’angoisse géante mais en un vertige premier.
Il faut en devenir comme Pichon le gabier. Que Dieu l’accompagne, puisque le Diable l’a conduit dans cette auberge de campagne où l’horloge a sonné une longue veille avec une geisha qui métamorphose l’empire des sens maladroits en merveilles.

jean-paul gavard-perret

Philippe Pichon, Quand s’allonge la nuit (Anthologie 1984-2024), éditions Dualpha, collection « Patrimoine des Lettres », janvier 2025.

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