Peter Robinson, Un goût de brouillard et de cendres
Cette nouvelle enquête de l’inspecteur-chef Alan Banks est une superbe mécanique littéraire. Trop bien huilée ?
Les églises, fussent-elles anglicanes, ne sont pas forcément les endroits les plus fréquentables qui soient. Prenez celle d’Eastvale, dans le nord du Yorkshire : le pasteur, Daniel Charters, est accusé de s’être montré un peu trop empressé auprès de son bedeau, son épouse est alcoolique, et le cimetière, par une sinistre nuit de novembre, devient le théâtre d’un meurtre atroce : on y retrouve le corps de Déborah Harrison, une adolescente de la meilleure extraction – fille d’un sir et d’une lady – morte par strangulation. Jupe relevée sur la taille, culotte jetée à quelques mètres de là… au premier regard cela ressemble à s’y méprendre à un crime sexuel. Ah… si l’ange perché au sommet du caveau des Inchcliffe n’était pas de pierre et pouvait raconter ce qui s’est déroulé sous ses yeux… mais de marbre il est et de marbre restera.
À l’image de l’enquête qui débute – prélèvements et clichés sur la scène de crime, interrogatoires de voisinage, analyses et autopsie… – le récit adopte un schéma de routine : découverte du corps en incipit, puis arrivée de la police sur les lieux, premiers témoignages, énoncés des alibis plus ou moins probants… etc. Puis vient la séance de briefing au poste de police avec l’inévitable avertissement du chef qui « veut des ré-sul-tats ! », le rapport du médecin légiste… c’est le rythme de croisière d’une enquête criminelle dont la narration retracera scrupuleusement chaque étape. Conversations, interrogatoires, comptes rendus d’analyses… tout est restitué avec une méticulosité sidérante. Les descriptions, quasi systématiques, sont à l’avenant – d’une précision extrême : vêtements, gestes, attitudes, physique pour les personnages, dimensions, décor, atmosphère pour les habitations, étendue, végétation pour les paysages… Avec de fréquents arrêts sur les méditations déductives de l’inspecteur-chef Alan Banks – héros récurrent de plusieurs romans déjà publiés – ou de ses auxiliaires, sur les introspections et les inquiétudes des divers protagonistes impliqués dans l’affaire, Un goût de brouillard et de cendres se présente comme un parfait polar d’enquête, dont l’intérêt repose moins sur le sacro-saint suspense – par ailleurs entretenu avec soin mais sans insistance – que sur l’importance accordée à la psychologie. L’on ne peut en effet s’empêcher de percevoir ces descriptions de lieux et de personnes comme autant de tentatives de déchiffrer tous ces signes extérieurs par lesquels un individu se donne à connaître – à son insu ou non. Décrire comme Peter Robinson le fait, c’est reconnaître sa pleine signifiance à la couleur d’un foulard, au tremblement fugitif d’une paupière. Et son recours fréquent à la focalisation interne, aux monologues intérieurs, accroît davantage encore la dimension psychologique de son roman.
Chaque mot du récit paraît ainsi être crucial dans le déroulement de l’intrigue. Et comme souvent avec les textes à dominante descriptive, viennent des moments où l’on s’ennuie un peu. D’autant qu’il y a tout de même abus d’éléments convenus : le suspect par trop évident, arrêté, inculpé puis jugé mais dont la culpabilité sera bien évidemment remise en cause à la moitié exactement du roman ; l’adolescente riche-belle-intelligente nantie de son faire-valoir, la fameuse « meilleure amie » non moins riche mais aussi grise et terne qu’un tablier usé ; le flic nouveau venu dans la brigade, encravaté et encostardé, étriqué au physique comme à l’esprit, grand buveur de thé devant l’Eternel, et comme de bien entendu opposé à son épais collègue vieux de la vieille, aussi vulgaire dans sa tenue vestimentaire que dans son comportement et ses habitudes alimentaires – nourritures grasses arrosées de bière… Malgré tout le roman fonctionne à merveille, peut-être parce que ces poncifs participent avec une telle évidence à la logique narrative que l’on cesse de les voir comme tels : ils deviennent des ressorts de l’intrigue, et c’est tout.
Un goût de brouillard et de cendres est, in fine, une superbe mécanique littéraire, implacable à souhait sous ses lenteurs de gros animal poussif. L’intrigue, oppressante, lourde de mensonges et de secrets inavouables, se déroule sans heurts. Et peut-être est-ce là que le bât blesse : l’ensemble est trop bien huilé, trop lisse ; on a l’impression que Peter Robinson respecte au millimètre près une recette éprouvée, sans déroger d’une once aux ingrédients et aux quantités prescrits. Cela étant, il nous la concocte avec brio, sans l’ombre d’une maladresse, préservant ainsi l’imparable efficacité d’une investigation criminelle méticuleusement menée.
isabelle roche
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Peter Robinson, Un goût de brouillard et de cendres (traduit par Jean Esch), Le Livre de Poche, 2004 (inédit), 544 p.- 6,95 €. |
