Peter Robinson, Le coup au coeur

Peter Robinson, Le coup au coeur

Certains rescapés des années psychédéliques ont aujourd’hui triste figure. Surtout quand leur jeunesse a été marquée par un meurtre.

 

Lundi 8 septembre 1969. Le festival de Brimleigh, organisé dans la lignée de ceux de Woodstock et de l’ïle de Wight, s’est achevé dans la nuit ; la musique et la ferveur des spectateurs sont loin – ne reste plus qu’une plaine dévastée couverte de détritus, exhalant une vague odeur de chair pourrissante. Pas si forte cependant pour laisser supposer à Dave Sampson, l’un des employés chargés de nettoyer le site, qu’il allait découvrir le cadavre d’une jeune fille enfoui dans un duvet. Les premières constatations montrent que sa mort n’a rien à voir avec de quelconques excès de stupéfiants : elle a été poignardée. Il s’agit bien d’un meurtre. L’enquête échoit à l’inspecteur Stanley Chadwick…
Octobre 2005. Alan Banks, qui a enfin pu regagner sa fermette – ravagée quelques mois auparavant par un incendie (voir Ne jouez pas avec le feu) – s’apprête à recevoir Annie Cabbot pour dîner en tête à tête. Mais la petite soirée intimiste prévue tourne court : le brigadier Winsome Jackman appelle pour signaler un assassinat, perpétré à coup de tisonnier. La victime est un journaliste qui travaillait à un article consacré à un groupe de rock né à la fin des années 60 et qui préparait son retour : les Mad Hatters. Des Chapeliers qui comptaient parmi les artistes invités au Festival de Brimleigh. À plus de trente-cinq ans de distance, voilà que deux cadavres s’avèrent unis par des liens insoupçonnés…

Ce n’est certes pas la première fois qu’Alan Banks doit résoudre une énigme qui le confronte à une affaire passée et dont la solution éclaire, du même coup, un meurtre ancien. Mais ici, au lieu de ne convoquer le crime de jadis qu’à titre allusif ou référentiel, Peter Robinson invite le lecteur à suivre de façon aussi détaillée, et selon une progression aussi mesurée, les investigations menées en 1969 puis en 2005. Cette scission n’est pas qu’un artifice narratif : l’auteur la met à profit pour développer le personnage de Stan Chadwick, policier intègre et honnête, rescapé du Débarquement et hanté par les cauchemars récurrents que lui ont légués les combats qu’il a traversés. Un homme tourmenté qui ne comprend rien à sa fille Yvonne, 15 ans et trop proche à son goût du groupe de hippies que fréquente son petit ami Steve – un homme dont le portrait entre en résonance avec celui d’Alan Banks comme si, en s’attardant sur Stan Chadwick, Peter Robinson avait trouvé un moyen détourné de parler de son héros.

P
eut-être davantage que dans d’autres romans, l’on feuillette ici quelques pages de l’histoire récente – celles qu’ont écrites la jeunesse échevelée des années 60/70 au rythme des musiques psychédéliques et des expérimentations hallucinogènes. À travers les protagonistes d’une intrigue dont les conséquences se prolongent à plusieurs décennies de ses origines, leur état pathétique au seuil de la soixantaine et les regards confrontés de l’inspecteur Chadwick et de sa fille Yvonne, c’est une peinture sans concession et plutôt sinistre qui est dressée des jeunes hippies anglais, peut-être nourrie d’une certaine amertume de qui aurait cru trop fort à l’optimisme chamarré du « peace and love » universel pour n’être pas déçu de ses recoins les moins reluisants – car ce sont eux qui dominent ici, entre addictions diverses, perversion sexuelle et propension au je-m’en-foutisme pudiquement voilée derrière la bannière haut brandie de la Démarche artistique et de la Quête spirituelle.

Les enquêtes d’Alan Banks, outre qu’elles obéissent en général assez sagement à la plupart des codes du polar, sont empreintes d’un « toujours même » dont on ne se lasse pas : des affaires bien ficelées qui ne sont résolues que pas à pas, des bilans d’investigation dressés autour d’une bonne pinte, un art de la description qui trace des lieux et des êtres des portraits subtils et détaillés, surtout une écriture qui sait aller loin dans l’intériorité des protagonistes mais en toute simplicté, et qui soupire un peu : la nostalgie est omniprésente, inspirée par les souvenirs de jeunesse, par ces endroits qui changent trop vitre ou qui, au contraire, malgré les décennies, continuent de véhiculer un passé séculaire presque intact, ou encore par la vague conscience d’être un « vieux » qui n’a pas su comprendre ses enfants… Quant à savoir pourquoi ces récurrences procurent un plaisir inchangé d’un roman l’autre, peut-être est-ce parce qu’à la manière de l’inspecteur Banks, on aime à contracter certaines habitudes et retrouver dans la lecture de ses aventures un peu de la quiétude qui le gagne quand il écoute ses musiques préférées, ou qu’il arrose d’une bière une part copieuse de Yorkshire pudding ? D’ailleurs, à force de côtoyer Alan Banks et de séjourner à Eastvale pendant que durent ses enquêtes, on finit par devenir un peu client du Queen’s Arms et familier de ses effluves, de la sourde rumeur qui l’emplit aux heures de pointe…

Les livres de Peter Robinson ne se lisent pas comme n’importe quel polar, dont on parcourt les pages à la hâte pour ne retenir que les méandres d’une enquête criminelle ; l’on s’y abîme, on les arpente lentement, en prenant ce qu’il faut de temps pour visualiser les paysages, ressentir les atmosphères, distinguer les expressions des visages – se souvenir, aussi, de sa propre jeunesse en même temps que l’inspecteur-chef… L’intrigue criminelle, si bien construite qu’elle soit, paraît n’être qu’un contexte parmi d’autres possibles pour sertir et révéler les tranches de vie dont Peter Robinson alimente ses récits ; que l’on enlève les cadavres, il restera une chronique humaine sensible, juste, esquissée sans effets de manches ni pathos déplacé. 

isabelle roche

   
 

Peter Robinson, Le coup au coeur (traduit de l’anglais par Valérie Malfoy), Albin Michel coll. « Special suspense », août 2007, 419 p. – 21,50 €.

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