Donald Westlake, Argent facile / Adios Schéhérazade

Donald Westlake, Argent facile / Adios Schéhérazade

Il fallait bien des romans de Donald Westlake pour passer un été radieux. Ceux qui ne les ont pas lus peuvent ensoleiller leur automne !

Peu avant l’été, les éditions Rivages nous ont préparé de quoi agrémenter les vacances et oublier le mauvais temps. Si, à peu près à la même époque, l’année dernière, Donald Westlake était déjà à l’honneur avec un titre qui aurait été cette année de circonstance, puisqu’il s’agissait de Dégâts des eaux, ouvrage hilarant au possible mettant en scène le génial Dortmunder, cette année, il explore des chemins plus noirs. Mais, à y regarder de plus près, si un Westlake peut en cacher un autre, chez Rivages, avec plus de trente titres publiés, son caractère mutin finit toujours par ressortir.


Argent facile

Josh est à court d’argent. Aussi, quand il a l’agréable surprise de recevoir un chèque de mille dollars d’un certain Agent américain, ses soucis semblent disparaître. D’autant que le mois suivant, c’est un second chèque du même montant qui arrive. Si, au début, Josh tente un peu mollement de trouver qui est à l’origine de ce don providentiel, par la suite, il se contente d’encaisser le chèque devenu mensuel. Sept ans plus tard, alors que cette routine est bien rôdée, Josh n’a plus de problème d’argent. Marié et père d’un enfant, propriétaire, Josh mène une vie de famille normale. Sa femme et son enfant sont en vacances, et Josh les rejoint chaque week-end. Avant d’embarquer dans un ferry, Josh est accosté par un agent secret qui lui annonce que l’agent dormant qu’il était doit maintenant se mettre en action. Et cet homme est de toute évidence quelqu’un d’une république de l’ex-URSS. Josh doit obéir, sinon sa vie et celle de sa famille sont en péril. L’histoire se complique quand il rencontre l’homme qui l’avait enrôlé. Enfin, enrôlé est un grand mot. Josh était au milieu d’une arnaque. Historiquement, il est agent dormant depuis dix ans. Et il ne touche ses émoluments que depuis sept. Pourquoi ? Parce que son recruteur se mettait son revenu dans la poche, et qu’il a été mis en disgrâce sept ans auparavant. Son successeur n’a fait que son travail : rémunérer les agents dormants. Alors qu’il se doit de dire la vérité à son épouse, Josh se retrouve confronté à une kyrielle de problèmes. Pêle-mêle : une femme fatale investit son appartement transformé en arsenal, un despote d’une obscure république sort de son antre pour se pavaner au Madison Square Garden, un agent dormant est retrouvé mort tandis qu’un autre fait son théâtre en ville.

Il y a du Cary Grant dans ce personnage de Josh. On le sent complètement dépassé par les événements, et pourtant, comme il doit réagir, il réagit. Bien sûr, c’est du Westlake pure souche, alors le comique de situation et de répétition est au rendez-vous, mais cette histoire est bien plus triste qu’il n’y paraît et la tragédie ne cesse de pointer le bout de son nez. D’une situation inextricable et ubuesque, car ce sont ses ficelles usuelles, Westlake nous sort un scénario complètement plausible. Chacun rêve un jour d’être un agent secret. Mais quand le rêve devient réalité et qu’il n’est pas l’objet d’une plaisanterie, c’est une autre paire de manches. Argent facile n’est pas seulement un pastiche du roman d’espionnage, c’est un roman d’espionnage à part entière où, malgré l’humour qui prédomine, la terreur et l’angoisse prennent peu à peu le pas, sans que les personnages secondaires rassurants ne puissent grand-chose. Car tel est l’autre facette du génie de Westlake : il nous propose toute une fresque humaine où il ne néglige personne. Son secret ? On sent qu’il est amoureux de tous les personnages de ce roman, les méchants comme les gentils. Même quand le gentil éclate la tronche d’un méchant, on ne peut s’empêcher de voir que c’est avec tendresse, mais sans retenue !


Adios Shéhérazade

Edwin Topliss écrit des romans pornos sous le nom de plume d’un écrivain avec qui il a partagé une chambre d’étudiant. Il n’écrit que dix jours dans le mois pour une somme rondelette. Seulement, voilà, la panne. Quand on travaille dans le milieu du sexe, c’est un peu idiot. Et quand on écrit, il n’y a pas de remontant. Le principal problème de Topliss, c’est qu’il est condamné à n’écrire que du porno, car tout le monde peut en écrire, et sous pseudo. Si ce n’est pas un syndrome refoulé, ça y ressemble fort. Alors, peu à peu, Topliss, devant sa machine à écrire, commence à noircir des pages et des pages où se mélangent fiction et réalité, fantasmes et faits. Tout ça avec une étonnante méticulosité dans les événements et les dates. Quand après une réconciliation avec sa femme, celle-ci décide, dans un élan amoureux, de se remettre à lire ses écrits, elle n’en croit pas ses yeux, et s’enfuit retrouver le giron familial, où deux frères rêvent de tuer l’auteur en herbe hallucinogène. Alors qu’Edwin Topliss a entamé une surprenante thérapie par l’écriture, qui semble être un règlement de compte avec lui-même et sa vie de minable (jusque dans son mariage), ce sont bien deux frères marchands de sapin, qui s’en vont continuer le règlement. S’ils ne rendent pas la monnaie, Edwin le premier découvre que cette satanée histoire dans l’histoire sent fortement le sapin.

L’écrivain qui mélange réalité et fiction est un thème souvent traité. Il est intéressant de noter qu’en l’espace de trois ans un livre et un film ont abordé le même sujet avec finesse et humour. En 1970, donc, paraît Adios Shéhérazade, et en 1973, sort Le Magnifique, de Philippe de Broca. Edwin Topliss et Bob Sinclar, même combat, finalité différente. Car Edwin Topliss n’est pas un agent secret, encore moins dormant. Mais le cauchemar éveillé qu’il fait conduit ce roman sur les traces les plus noires. Ici, pas de place prééminente à l’humour. La situation incongrue délivre une sauce où le vinaigre élimine tout le reste. Si Jean-Patrick Manchette parlait d’hilarante tragédie et non pas de tragédie hilarante, c’était à juste titre, car une fois ce livre reposé, il ne reste que la tragédie pour subsister. Un roman noir pas si surprenant que ça si on se rappelle que Westlake peut nous proposer des sagas à la Dortmunder et de temps en temps nous sortir Le Couperet de sa machine à écrire.

julien vedrenne

   
 

-  Donald Westlake, Argent facile (trad. de l’américain par Mathilde Martin), Rivages coll. « Thriller », mai 2007, 288 p. – 18,50 €.
-  Donald Westlake, Adios Schéhérazade (trad. de l’américain par Marcel Duhamel et Laurette Brunius), Rivages coll. « Noir » n° 650, mai 2007, 224 p. – 6,95 €.

Laisser un commentaire