Patrick Laumond (dessin) / Denis-Pierre Filippi (scénario), John Lord – Opus 1 : « Bêtes sauvages »
Un fascinant premier tome, où l’on plonge au plus sombre des bas-fonds du psychisme humain…
À la fin de la Grande Guerre, John Lord, est de retour à New York. Le professeur Winckley, ami avec lequel il avait fondé l’U.P.I., vient de mourir. Clara Summers, étudiante en psychologie et maîtresse du professeur, l’avait convaincu de fermer ce service de la police où il appliquait ses connaissances sur le comportement humain pour permettre la résolution de crimes extrêmes. Son massacre sauvage, suivi d’autres tueries toutes aussi bestiales, la pousse à demander la réouverture de ce service afin de mener l’enquête, et John Lord sera là pour l’y aider. La piste logique de la vengeance est bien vite écartée… Parallèlement à cela, alternant par jeux de doubles pages, se développe un récit muet et terrible : un bateau en pleine mer, des prisonniers massacrés, violés, perdus dans l’océan. Un homme et des enfants qui tentent de survivre sur une île austère, qui les mène peu à peu à la démence, et à la furie cannibalesque, jusqu’à ce qu’une des jeunes filles prenne la fuite et devienne une pure sauvageonne. Pas un mot n’est prononcé, pas un son élevé, pas même un cri de bête. L’horreur humaine est dans ces pages silencieusement éprouvante.
John Lord – « Bêtes sauvages » est le saisissant premier opus d’une trilogie inquiétante, où l’on retrouve bien tout l’esprit propre aux chefs-d’œuvre des Humanoïdes Associés : intrigue déroutante, graphisme sauvage et stylisé, histoire violente, et où le lecteur pénètre avec une délectation trouble dans les coins louches et ténébreux de l’humanité.
Dépassant la simple récupération des ficelles du polar traditionnel – qu’il ne se prive pas d’utiliser : le « privé » obscur, macho et en butte à certaines résistances des officiels de la police, la jeune fille arrogante en détresse, les gangsters qui vous kidnappent en reluisante traction en pleine rue pour vous apprendre la chanson… – Denis-Pierre Filippi signe une intrigue originale et complexe où le jeu d’alternance de séries de double planches permet de développer ces deux histoires dont le lien narratif explicite n’apparaît pas encore à la fin de ce premier Opus, même si un accord thématique se devine clairement déjà : la sauvagerie de l’humanité, trouvant son paroxysme dans la cruauté anthropophage et dont l’ambiance corrompue, dangereuse, est magnifiquement restituée par le dessin trouble et sombre, inquiétant, de Patrick Laumond.
Ainsi, certes, à la fin de ce premier tome, on ne sait pas grand-chose de plus qu’au début : les personnages principaux ne sont que vaguement plantés – surtout John Lord qui demeure des plus mystérieux, comme tout bon privé me direz-vous – et l’enquête n’est guère avancée… Mais ce qui paraît être un « déficit informatif » n’est autre qu’un parti pris narratif légitime : le texte est peu de chose, le récit fonctionnant essentiellement grâce à l’atmosphère distillée et à l’ombre ambiante. L’allusion, l’ellipse et la suggestion sont les ressorts de la narration : une plongée extrême dans les bas-fonds psychiques de l’humanité s’accommode à merveille d’un tel traitement où le sens – et le frisson d’angoisse – naît essentiellement du dessin, superbement oppressant.
Un premier volume fascinant, dont on attend impatiemment la suite !
samuel vigier
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Patrick Laumond (dessin) / Denis-Pierre Filippi (scénario), John Lord – Opus 1 : « Bêtes sauvages », Les Humanoïdes Associés, 2004, 56 p. couleur – 12,60 €. |
