Paola Pigani, Et ils dansaient le dimanche
J’enfreins ici la règle qui veut qu’ une chronique littéraire s’écrive sans le je de la lectrice ou du lecteur, qui rendra compte d’un texte. Le critique « prescripteur » en somme exclut ses propres émotions dans son compte rendu favorable ou défavorable. Il reste à distance.
Le très beau dernier roman de Paola Pigani, Et ils dansaient le dimanche, m’y invite pourtant parce que je suis née à Lyon, ( l’auteure y vit) parce que j’ai marché dans l’usine Tase, à Vaulx-en-Velin, désaffectée depuis longtemps, que j’ai photographié le château d’eau qui fait rêver l’héroïne.
Parce que je reconnais des expressions et des gens. En quelque sorte, l’histoire de la jeune hongroise Szonja et de tous les ouvriers qui ont trimé là, confrontés à des conditions de travail très dures et dangereuses pour leur santé, à force de manipuler des produits toxiques, entre la fin des années 20 et 1936, ont redonné vie à ces lieux aujourd’hui transformés, démolis, réhabilités mais vidés de leur humanité ouvrière, souvent étrangère ( italiens, polonais, espagnols etc).
Je les ai vus enfin en sortant de la station de métro, Carré de soie. Les murs font entendre la voix de ces hommes et de ces femmes de fiction mais si proches de ceux qui ont connu cette vie de labeur, de pauvreté.
Notre époque a tourné le dos au monde de l’usine, à celui des combats politiques et militants, des luttes collectives contre les patrons, (monsieur Gillet). Ce récit nous rappelle son existence, son histoire, à travers des personnages, qui recrutés à l’étranger sont venus travailler pour transformer la cellulose en soie artificielle et dont la vie était encadrée dans la « cité » sous la tutelle des chefs et des religieux. Les femmes tiennent ici une place remarquable, s’émancipant paradoxalement malgré le joug de leur condition.
Ainsi Szonja, d’abord strictement soumise aux règles édictées par les religieuses dans son logement collectif puis épouse maltraitée par Jean, s’engage ardemment, dans les manifestations, la grève au temps du Front Populaire et trouve enfin l’amour, auprès de l’italien Marco.
Par-delà l’enfermement de la « cité », des ateliers, la joie, les petits bonheurs soulagent les âmes, le dimanche au bord de la Rize et du canal de Jonage, dans une ambiance de guinguette mais c’est surtout le bal qui fait chavirer les cœurs et les corps.
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marie du crest
Paola Pigani, Et ils dansaient le dimanche, Liana Levi, collection «Littérature française», 2021 – 19,00 €.