O. Cadiot et L. Lagarde, Fairy Queen

O. Cadiot et L. Lagarde, Fairy Queen

De pérégrinations poético-verbales parues en 2002, O. Cadiot et L. Lagarde ont tiré un spectacle total, déroutant et magnifique

Autant confesser d’emblée que je ne suis sans doute pas la mieux placée pour parler avec pertinence de Fairy Queen… je ne suis en effet ni rompue à la chronique théâtrale, ni familière de Gertrude Stein – et je ne connaissais pas davantage le travail d’Olivier Cadiot – la pièce est une adaptation de son texte paru en 2002 chez P.O.L. Je me suis donc installée dans la petite salle du Théâtre de la Colline l’esprit vierge de toute référence, sans avoir anticipé le moins du monde sur ce que j’allais découvrir. 
Pas de mise en perspective avec ce qui se fait aujourd’hui en matière de mise en scène ou d’écriture théâtrale, pas d’analyse scénographique… bref, rien de ce qui fonde la qualité d’une critique touchant à l’art dramatique. Un simple point de vue de spectatrice « innocente » si l’on veut… et ravie. Qui aura au moins le mérite d’attester qu’il n’est nul besoin d’être un rat de théâtre ou un érudit blindé de connaissances en dramaturgie contemporaine pour prendre du plaisir à ce spectacle.

D’abord, le noir total.
Puis de la lumière blanche en à-pic, éclairant un visage et des mains de femme – c’est la fée. Une bande son module un souffle chuintant. Le corps reste dans l’ombre – on le devine mi-mouvant, mi-statique – le visage laisse de sa blancheur une trace dans l’obscurité et les mains aussi, taches claires virevoltantes qui se meuvent avec des souplesses d’algue et semblent glisser sur les inflexions vocales de la comédienne autant que sur celles de la bande son.
Des mots. Sculptés par la voix, claire et qui porte bien. Mais difficiles à suivre… à moins que… yes ! c’est une fée qui soliloque ; une fée qui se perd un peu dans les époques. Et dans son immobilité, par la seule grâce d’un habile jeu de mains, le corps mime la déambulation hésitante de qui cherche à se repérer. Où va-t-elle donc ?
Au 27 rue de Fleurus à Paris : elle est attendue pour le déjeuner – à une heure normale de déjeuner – par l’écrivain Gertrude Stein. Et elle se promet d’en mettre plein la vue à Gertrude : elle va lui faire une performance poétique sur l’amour.
Rien que ça. Sauf que la fée a bien du mal à arriver à ses fins. Accueillie par une Alice Toklas peu amène, elle n’aura pas plus de succès auprès de Gertrude Stein qui fait irruption sur scène peu après. Les échanges sont vifs, les mots fusent, ailés, pleins de vie, rendus vibrants par les voix des comédiens. Entre les phrases bien senties, des énumérations, comme des listes… et l’on s’égare dans le verbal. Les mots dérapent, échappent à notre logique discursive habituelle, moins destinés sans doute à signifier qu’à orner l’espace sonore.

Ronde folle de mots, se rompant parfois pour laisser subsister quelque réplique pleine d’humour – un vertige relayé par ce qui se passe sur la scène et dont il ne faut rien perdre : tout capter des lumières qui modifient sans cesse le chromatisme ambiant, de la bande son très présente, de la chorégraphie étonnante des comédiens !
Non, ne rien perdre de tout cela tant s’édifient pendant les quelque 80 minutes que dure le spectacle des moments magiques tissés de sons, de voix, de gestuelles et de lumières… petit morceau de bravoure entre autres instants mirifiques : la bouchée de gâteau au chocolat aux répercussions techno-stroboscopiques ! Un spectacle total ; une performance, au sens que l’art plasticien donne aujourd’hui à ce mot – et, oui, une vraie féerie.

Avant de conclure, il convient de saluer bien bas les comédiens, remarquables à tous points de vue, avec une mention toute spéciale pour Valérie Dashwood, la fée, aux gestes superbes de souplesse, aussi ondoyants que ceux d’un mime. Ah… encore un mot… le décor ! Sobre : une table, deux trois sièges, un guéridon. Et sur les trois pans de mur délimitant l’espace scénique : un trio de citrons bleu fluo sur fond noir, reproduits en alignements réguliers. Métaphore des trois protagonistes principales ? et aussi de la féminité interrogée de Gertrude Stein et d’Alice Toklas – car l’une et l’autre sont incarnées par des hommes ? Parce que ces citrons, ils évoquent assez précisément des seins ; curieusement configurés certes (le texte est lui-même est curieusement configuré) mais seins tout de même…

Donc j’ai quitté la salle comblée. Mais déroutée et intriguée, assoiffée d’en savoir plus sur Olivier Cadiot… petit saut au coin librairie du théâtre, histoire de me procurer le livre, afin de pouvoir, rétrospectivement, me plonger dans le texte et rattraper au vol ce qui m’a échappé. J’ouvre, je feuillette. Déception ! comme les mots, noirs et nus sur leurs pages blanches, m’ont paru tristes, dans leurs successions silencieuses et achromes ! mon regard, furtif certes, n’y puisait rien. Privés de la voix des comédiens, des parures de la mise en scène, ils étaient comme asséchés. La féerie était sur scène ; je n’en retrouvais rien dans ces pages.
Mais consciente de mes lacunes, je me suis fendue de cinq euros pour un ancien numéro du Matricule des Anges – le n° 41, qui propose une interview d’Olivier Cadiot, à l’occasion de la sortie de Fairy Queen chez P.O.L en 2002 – en espérant par là me familiariser avec l’écriture d’Olivier Cadiot et son art poétique… 

isabelle roche

Fairy Queen
Texte :
Olivier Cadiot
Mise en scène :
Ludovic Lagarde
Avec :
Valérie Dashwood (la fée)
Philippe Duquesne (Gertrude Stein)
Laurent Poitrenaux (Alice Toklas)
Et, en alternance :
Corinne Blot, Caroline De Saint Pastou, John Frank, Stéfany Ganachaud, Antoine Henriotte, Gaëlle Le Bronnec, Claire Longchamp, Marie-Julie Pagès, Thierry Pilliot, Julie Sanerot, Armelle Stépien, Fanély Thirion, Niccolo Vacchi, Fanny Vial, Jérôme Veyhl, Ella Wilhelm.

P
our toute information concernant les horaires des représentations, les tarifs et les modalités de réservation, consultez le site du Théâtre

   
 

Du 9 au 30 avril et du 10 au 18 mai au Théâtre national de la Colline – 15 rue Malte-Brun – 75020 PARIS

 
     
 

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