Nury Vittachi, Le Maître de fengshui perd le nord
C.F. Wong et son assistante se lancent dans une course-poursuite pour sauver une jeune fille au noir destin…
Les membres du comité consultatif du Syndicat des professions de la voyance de Singapour se réunissent pour parler d’un cas bien particulier. Clara est la fiancée du Bomoh Amran Ismail qui cherche à la « protéger » car les astres sont loin de lui être favorable. Tout concorde pour la jeune femme qui se fait aussi appeler Madelaine ou Mado par les personnes qui la fréquentent dans des lieux divers et variés de la capitale, tous aussi branchés les uns que les autres, des lieux de djeunnesinterdits aux mineurs et où les mineurs n’hésitent pas à aller : elle va mourir vendredi et on est lundi.
Amran Ismail compare ses études avec Dilip Kenneth Sinha et Madame Xu Chong Li, deux autres voyants d’écoles différentes qui sont forcés d’admettre qu’ils n’ont jamais vu une personne au destin si noir. Et quand ils veulent la rencontrer, force est d’admettre qu’elle a disparu. Volatilisée, Clara ? Enlevée et séquestrée pour son bien ou pour son mal ? Ce Bomoh est il un honnête homme ?
Pendant ce temps, les affaires suivent leur cours. Un meurtre est commis dans un cabinet de dentistes. Gilbert Tan, commissaire de la police de Singapour, enquête et il est toujours heureux de faire appel à C.F. Wong et à sa maîtrise du fengshui. Le fengshui, cet art qui, à partir des dates importantes de la vie d’une personne, est capable de dire ce qu’il lui faut comme appartement et comment accommoder sa vie pour l’améliorer. Il est important de savoir où se trouve la queue du dragon afin que l’argent ne parte pas par la fenêtre ! Plus qu’une voyance, le fengshui est une philosophie nécessitant calme et détachement. Or, un client riche de C.F. Wong a condamné ce dernier à accepter sa fille comme stagiaire…
Joyce McQuinn, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, est une adolescente de son temps. C.F. Wong, n’est qu’un vieil homme archaïque qui ne supporte pas qu’elle travaille – si l’on peut parler de travail – avec un walkman sur ses oreilles. Et puis son langage est incompréhensible pour C.F. , alors, imaginez quand il se retrouve attablé, dans une boîte de nuit branchée de Singapour, avec les amis de Joyce, tous parlant un mélange bizarroïde qu’eux-mêmes parfois ont bien du mal à assimiler, à écouter un rappeur parler de Mado en faisant des rimes !
Parce qu’il était écrit que C.F. et Joyce feraient équipe dans cette histoire. Il faut bien vivre. C.F. est un vieux radin. Ou un vieil économe. Toujours est-il qu’il ne déparerait pas en Écosse. Il songe à une calme retraite loin de Singapour. Aucun rapport avec les pérégrinations que son enquête sur la disparition de Clara va l’amener à faire, de Singapour en Australie. Voilà un beau conflit de génération. Joyce et C.F. que rien ne rapprochent, ni leur culture ni leur nourriture – petite soupe chinoise pour l’un, McDo pour l’autre – et encore moins leur connaissance en biens de consommation – téléphone portable, walkman… – vont peu à peu s’apprécier au cours de leurs aventures. D’une petite écervelée, Joyce va se transformer en une précieuse assistante qui, peu à peu, va amener C.F. à la maîtrise du progrès technologique mais aussi du genre humain actuel. Et C.F. va, de son côté, mettre un peu de plomb dans la tête de cette ado immature.
Comme toujours dans la littérature asiatique, on sent une richesse de langage et de description. Cette façon de relater les événements procède d’un mécanisme du conte que l’on retrouve aussi bien dans l’œuvre du chinois Lao She (Quatre générations sous un même toit, vaste saga à lire ! que l’on peut trouver chez Folio) que dans l’œuvre de l’indien Satyajit Ray (Les aventures de Feluda et autres romans chez Kailash). On s’immerge dans une Singapour violente mais foncièrement poétique. La sensibilité de Nury Vittachi n’est pas à démontrer. Il suffit de le lire. Dans cet ouvrage, deux types récits se mêlent et s’entremêlent. L’histoire, à proprement parler et des pensées que C.F. Wong relate lorsqu’il est calme et dispos intitulées Quelques bribes de pensées orientales. Tout est dit dans ce titre. Il ne reste qu’à lire et à réfléchir.
julien védrenne
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Nury Vittachi, Le Maître de fengshui perd le nord (traduit par Julie Sibony), Philippe Piquier, 2004, 349 p. – 19,00 €. |
