Novgorod – Sortie Est

Novgorod – Sortie Est

Une pièce fine autour d’un peuple qui se ravage de haines et de nostalgies, par une jeune troupe au talent assuré

Espérer le retour d’un mari parti à la guerre en craignant avec angoisse de recevoir sa dépouille, pratiquer les voies illicites les plus dangereuses pour pouvoir survivre, boire à en crever, se vendre sur le Net pour rencontrer son Amérique ou rechercher un Dieu au silence trop angoissant face à un prosélytisme médiatique suffoquant de la part de son ministère… Une des voies fondamentales du théâtre, de l’art, c’est d’être voyant : concentrer en images, en symboles – tirés directement du réel quotidien ou de voies plus secrètes de l’âme – le foyer de l’esprit d’une époque pour enfin l’exprimer avec cette vérité profonde et rare qui est celle de la poésie.
Avec Novgorod – Sortie Est l’esprit dont il s’agit, c’est celui de la Russie contemporaine.

La troupe a choisi de rapprocher des scènes quotidiennes rencontrées par elle lors d’un voyage de travail en Russie avec un fonds culturel propre et pertinent – extraits de Tchekhov, de Nietzsche… auteurs qui ont en commun d’avoir participé à donner voix au désert culturel issu de la mort du Père, de Dieu à la fin du XIXe siècle – tout en usant de trouvailles esthétiques justes pour délivrer au spectateur le climat, mettre en relief l’ambiance profonde de ce peuple écorché en pleine catastrophe économique et morale.
Pour tenter de faire sentir au spectateur occidental qui ne peut se reconnaître en tous ces tracas et qui doit en outre surmonter les images d’Épinal – pas forcément toutes fausses, mais toujours appauvrissantes – qu’il possède de la Russie (notamment la mythique et problématique « Âme Russe »), la troupe a su user du réalisme documentaire tout en le dépassant pour faire œuvre authentiquement.
Le résultat est explosif et plein de peps, fascinant et virulent : le spectateur assiste à une succession de saynètes drôles ou tragiques, ou simplement déprimantes, sans que nul lien narratif soit tissé entre elles – même si des personnages s’avèrent récurrents et qu’une circularité temporelle symbolique soit perceptible – le spectacle s’organisant plutôt selon une liaison libre esthétiquement usant de liens donnant rythme et vie au spectacle (raccords de personnages, climat, chant, lieu…) et qui permettent de renforcer l’impression d’unité de climat existant entre les scènes – l’impression qu’une authentique unité spirituelle a été saisie et nous est offerte, renforcée par l’introduction d’éléments musicaux ou chorégraphiés soulignant la dimension symbolique de certaines scènes plus surréalistes ou caricaturales et le plus souvent heureuses (remarquons toutefois une certaine faiblesse à un moment de transition, qui brise le mouvement, mais que la tonicité et l’enthousiasme du jeu reprennent vite).

Pour mettre en scène cette vision profonde d’un monde délabré, d’un espace culturel désolé et anarchique, la troupe a choisi une sobriété juste de jeu, parfois même une certaine naïveté ludique, particulièrement efficace, mais que vivifient certaines explosions rageuses.
Surtout, de façon judicieuse, elle a choisi d’installer des « loges » ouvertes – chacune constituée d’une chaise et d’un portemanteau sur un tapis numéroté – où l’acteur se change pendant que les autres continuent leur jeu. Ce procédé qui pourrait sembler facteur de distanciation chez le spectateur, joue plutôt aujourd’hui dans un double sens d’identification forte : d’abord identification entre spectateur et acteur en créant une empathie accrue du premier avec le regard désolé et fixe du second ; ensuite, celle où l’on ne distingue plus l’acteur du personnage, instituant un mode de lecture symbolique du désarroi de ces êtres vivant ces situations atroces dans ces suspensions scopiques des acteurs / personnages qui, une fois tombé le masque des gestes quotidiens, semblent ne pouvoir résister à la nécessité de s’arrêter avant d’endosser une nouvelle peau, de s’arrêter pour porter un instant un regard sidéré sur leur existence, en en saisissant lucidement la dimension de comédie vaine, en en constatant toute la vacuité – cette mauvaise comédie qu’ils ne peuvent s’empêcher de jouer de leur vie prise entre un passé communiste mort et l’horizon de paillettes du capitalisme occidental auquel ils tentent de croire.

L’espace scénique dépouillé est alors véritablement habité par ce désarroi d’un peuple qui a connu en accéléré le désenchantement de notre société occidentale, notre perte du sentiment du Sacré qui a toutefois su se réinventer dans le désert médiatique peuplé d’idoles et de saints autant éphémères que puissants : les Russes ont vu sombrer d’un coup leur dernière religion de masse, sans trouver totalement foi dans la nouvelle, celle du consumérisme total – oui, le communisme fut bien leur dernière religion, en ce sens qu’il constitua un grand mythe interprétatif qui donnait sens au monde et aux existences, et dont l’ombre morte plane encore sur ces individus en deuil, nostalgie ou lutte pour effacer les traces de ce passé étouffant afin de tenter de survivre.
D’ailleurs, symboliquement, tout part sur scène d’un ancien, un vieux mourant qui tourne le dos au public et évoque d’une voix usée les vieilles gloires passées. On ne le reverra plus par la suite.

Une pièce fine autour d’un peuple qui se ravage de haines et de nostalgies, de survivants perdus sur une terre brûlée qui se cognent et se touchent sans qu’une voie sainte s’offre à eux.

Spectacle malheureusement clos qui s’est joué au théâtre de la Salle des fêtes de Naterre, mais qu’il fallait signaler pour inviter à suivre son devenir et le parcours de cette jeune troupe prometteuse.

Voir notre article sur le spectacle auquel nombre des acteurs ont participé cet été : Le Théâtre ambulant Chopalovitch.

samuel vigier

Novgorod – Sortie Est
Création collective de la compagnie le Rugissement de la Libellule
Mise en scène :

Farid Bentoumi
Avec :
Lorène Ehrmann, Laurent Labruyère, Héloïse Levain, Laurent Mallet, Anaïs Maro, Joséphine Serre
Scénographie et costumes :
Marion Rivolier
Régie et création lumière :
Bruno Fauquette, Sergio Fernandes
Durée du spectacle :
90 mn

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