Nikolaïs Dance Theater
La Ririe-Woodbury Dance Company rend un hommage fantasmagorique à une œuvre sidérante et psychédélique : celle d’Alwin NikolaÏs
En proposant exceptionnellement à Clermont-Ferrand quatre chorégraphies du maître Alwin Nikolaïs – Imago the city curious (1963), Pond (1982), Tensile involvement (1955), et Mechanical organ (1980) la Ririe Woodbury Dance Company, installée à Salt Lake City, a su perpétuer la fièvre d’invention et de construction de l’œuvre supérieurement cohérente et hallucinante de celui qui enseigna à tant de chorégraphes français majeurs aujourd’hui, cet artiste total qui faisait s’exploser mutuellement les pratiques et expériences artistiques les plus innovantes : luminocinétique, musique sérielle, danse moderne qu’il mène vers la danse postmoderne et technique… À travers ces quatre propositions, c’est un véritable ravissement, psychiquement déjanté, qui opère – et c’est fou la maîtrise et la cohérence qui se jouent là ! Une folie cohérente, une subjugation artiste, œuvrée, qui happe le spectateur halluciné dans un voyage à travers un vaste panorama de la danse moderne.
L’artiste mulitimédia qu’était Nikolaïs, un des rares sans doute à maîtriser de façon aussi organique toutes les voies de l’art, offrait dans ses spectacles un théâtre total, un univers entier et original, originel même. Chacun d’eux est une œuvre au sens plein du terme qui conduit dans un autre monde, avec ses êtres, ses lois et ses histoires propres, fictions organiques, logiques et mythiques à la fois.
Ici, dans cette scène psychédélique, nous pénétrons des espaces dont les décors sont des explosions de formes, de couleurs et de lumières pures, improbables coulures et taches organiques ou mouvements de lumières, de tissus, rythmiques sérielles… Des espaces faits de sons aussi, de bandes sonores inquiétantes et envoûtantes qui sourdent d’un univers primordial – Nikolaïs savait l’art de construire une musique sérielle réellement fouisseuse, qui pénètre les entrailles, qui fouille et résonne en séparant la chair des sens, une musique qui semble rendre organique une régularité mécanique.
Dans ces espaces, ces zones sidérantes, ce sont comme de nouveaux êtres qui prennent place, ce
sont de nouveaux êtres qui en explorent ou plutôt en déploient, en expriment les dimensions pures faites de lois physiques et organiques fondamentales, rigoureuses – des lois décidant de leurs positions, de leurs agencements, de leurs existences individuelles et communautaires. Oui, ces nouveaux êtres sont véritablement régis dans leurs existences – dans l’acception essentielle du terme : mouvements, corporéités, relations – par les contraintes cohérentes de ces univers physiques qu’invente sur scène le génie de Nikolaïs.
Mouvements, corporéités, relations… leurs mouvements sont sériels et épurés, coordonnés et décidés par un rythme impeccable, infaillible, évacuant le hasard ; leurs corps sont dessinés par des costumes hallucinants faits de tissus organiques/textiles, d’appendices inédits, de couleurs, qui inventent leurs propres formes et conditionnent justement les possibilités de ces mouvements. Peu à peu les relations répétitives, symétriques et minimales qui sont les leurs se complexifient. Peu à peu, les relations de ces êtres fondamentaux d’univers en genèse se multiplient, se contaminent, se combinent – oui, il y a une logique combinatoire régissant le devenir de ces mondes.
Et par ces échanges abstraits, purs, nous assistons à la joyeuse – oui, il y a une grande joie dans ces œuvres ! – construction mécanique, organique, plastique d’un monde, peut-être même de formes primordiales de communautés vivantes, réduites parfois à de simples éléments de course, de chasse, de jeu. Oui, dans cette construction rigoureuse, dans cette discipline logique et mécanique du corps, du mouvement, de l’espace et du son, il y a parfois, souvent, une joie enfantine et suave qui se ressent à travers le jeu élémentaire (qui ne veut bien sûr pas dire simpliste, loin de là !) de ces formes, de ces lois, de ces êtres – « image d’une curieuse cité » laisse dire le titre d’une de ces propositions chorégraphiques !
Surtout, quelle belle apothéose à ces propositions radieuses que le dernier morceau, plus tardif, qui retourne à une incarnation « humaine » (les autres spectacles ne nous parlent-ils pas des conditions primordiales réinventées de l’humanité à travers des figures de l’extra-humain ?) en déployant un jeu tout en souplesses musculaires plutôt que montrant, comme dans les premières propositions, les interactions d’articulations et de peaux artificielles. Dans Mechanical Organ, en effet, s’opère un passage à une plasticité plus tonique et fluide, oui fluide comme l’écoulement d’une cuisse, l’enroulement d’un bras, la souplesse élastique d’une corporéité musculaire menant à l’entremêlement, l’entrelacement des corps, une fusion de la chair rendue avec sa tactilité, mais toujours très rigoureusement cadenassée, agencée structurellement. Car, ici, la discipline logique, la rigueur structurelle du jeu moteur est maîtresse : pas de pathos, d’indécision, ni de frémissement lyrique du geste, tout est mouvement calculé, déterminé, maîtrisé.
« Motion, not emotion« , lançait Nikolaïs, interrogeant la primitivité de la tension organique, l’influence de la complexion physique sur la conscience que l’on peut avoir de son corps.
Être en son mouvement plutôt que tenter de l’engendrer par une conscience « artificielle », ou secondaire (pensons au rapport du danseur à son corps, mais pas seulement), c’est creuser véritablement ce que c’est d’être chair en même temps qu’être tact.
Alwin Nikolaïs a laissé une œuvre hallucinante, époustouflante, sidérante, protéiforme, qui, à l’instar de tout œuvre profonde et magistrale, n’a en rien vieilli. Son œuvre est bien le legs d’un maître.
samuel vigier
Nikolaïs Dance Theater
Chorégraphie, son, costumes, lumières :
Alwin Nikolaïs
Sauf pour Mechanical organ : musique improvisée par le David Darling Ensemble Par la Ririe-Woodbury Dance Company .