Le Remplaçant / Rien ne sert d’exister
Un théâtre dont l’étonnement philosophique gouailleur dépoudre mots et situations trop consensuels, couverts d’habitudes et de sérieux
Après un aimable succès sur les planches à Avignon (lire la chronique du spectacle) Le Remplaçant d’Yves Cusset est aujourd’hui publié par Le Jardin d’Essai, suivi d’une pièce nouvelle, Rien ne sert d’exister, continuant le même esprit : ce professeur de philosophie nourrit son théâtre de sa pratique, de ses réflexions, avec un sens aigu de la langue questionnant subtilement les situations limites de notre existence.
Le postulat des pièces diffère, leur mouvement aussi. Dans l’une, un professeur est appelé pour un improbable remplacement de deux heures. Ce fil narratif ouvre le champ à de suaves et cocasses heurts et dérapages professoraux, tenus entre eux par une progression inexorable vers un absurde léger et plaisant. La seconde, plus libre en apparence d’un point de vue narratif, nous propose de suivre les interrogations d’un conteur conférencier et les aléas qu’il subit. Mais l’une et l’autre sont parcourues par la même naïveté folle et étonnée qui nous fait traverser, souriants et plus réfléchis, les espaces des grandes questions rendues à leur légèreté aussi délicieuse qu’inquiétante.
Ce théâtre est appréciable d’abord parce qu’il est vivant ; il se nourrit de la vie, comme peut le faire une philosophie assez sérieuse pour ne se pas trop se prendre au sérieux. La leçon (ionescienne) opère, parce qu’elle est pleine de peps, de folie et de bon sens, déjantée et éclairante : quoi de mieux pour servir l’étonnement de la pensée, premier don du philosophe selon Aristote, que la gouaille et la verve hallucinée et troublante du surréalisme tardien que retrouve M. Cusset ?
En effet, même sur la scène de papier et de mots de ses pièces, l’auteur vient, s’approche et s’ouvre à nous avec un large sourire pour partager et faire vivre ses réflexions, ses inquiétudes relatives à l’existence, dans une proximité rare décillant nos yeux avec bonne humeur sur le sens pas si évident que ça de nos situations quotidiennes, en y retrouvant la présence obsédante de l’amour et de la mort, en passant par la solitude, le temps, le néant : simplement le geste de regarder l’heure, de saluer quelqu’un, et tout est là pour donner prise au questionnement rieur du maître un brin déjanté… Dès la préface, le ton est donné : le rire est par excellence l’approche qui renouvellera la dimension de tact, de proximité nécessaire à la pensée – après tout, Socrate professait bien en marchant dans les rues de la Cité, et Aristote considérait qu’examiner avec un certain étonnement les données fournies par le bon vieux sens commun était le premier moteur de la philosophie.
Nous sommes bien au théâtre, tout naît d’une situation précise, tout part d’un échange, et de sa difficulté – nouveau professeur ou timide névrosé, ces personnages sont mal à l’aise -, échange qui initie le mouvement de la pensée dans la vie, avec elle. De là, Yves Cusset s’adresse à nous avec connivence et nous fait entrer dans ces questions fondamentales avec une bonne humeur radieuse : s’il pense et mène à penser c’est en débarbouillant la langue philosophique de sa technicité ardue pour la nourrir à la fois d’une imagination libre et rêveuse (qui fait naître les tendres contes d’un Petit Pierre ou d’une môme néant et d’un toutou rien) et du génie de la langue quotidienne – roublarde, pleine de clichés, vulgaire même parfois, mais d’autant plus apte à réanimer les vieilles questions premières.
Et en pensant, comme nous l’avons dit, sur ce qui est le fond de notre questionnement actuel, nos soucis les plus quotidiens et propres (l’amour dans ses tactiques et ses peurs ; la solitude qui naît de la peur de l’autre et de l’insécurité qu’offre son existence), il se montre proche de Tardieu et Ionesco, dans leur surréalisme qui savait si bien éclairer l’irrationalité foncière renfermée par le quotidien et que trop d’habitudes mentales font occulter. D’où aussi le trait de caractère commun des figures de ces êtres qu’il construit, tous pleins d’une naïveté bonhomme et schizophrène, inquiétante à souhait, sorte de monomaniaques jouant avec finesse de la langue, que le contact des autres effraie et fascine à la fois, frappés donc d’une ambivalence dans le rapport à l’autre qui est profondément actuelle, nôtre.
Plein de naïveté, de générosité et d’un humour franc, Yves Cusset fait partie de ceux qui redonnent de la vie à l’esprit dans un sens théâtral et verbal fort. Rien de mieux pour défossiliser nos habitudes de mauvais viveurs autant que celles des penseurs ruminant loin de la vie.
Ces Deux solos philosophiques juste pour rire sont publiés par Le Jardin d’Essai. Pour tout savoir sur cette structure associative, visitez leur site, où vous trouverez la liste de tous leurs titres disponibles.
samuel vigier
Yves Cusset, Le Remplaçant suivi de Rien ne sert d’exister – Deux solos philosophiques juste pour rire, Le Jardin d’Essai – 10,50 €.