Nicolas de Crécy, Salvatore – Tome 1 : « Transports amoureux »

Nicolas de Crécy, Salvatore – Tome 1 : « Transports amoureux »

De Crécy délaisse la figure humaine pour s’atteler à une série animalière légère et divertissante. Trop légère, peut-être ?

Enfin arrivé ! La publication d’un nouvel opus de Nicolas de Crécy suscite à chaque fois un grand enthousiasme dans le monde de la bande dessinée, d’autant plus que l’événement est peu fréquent. Ses premiers albums ont déclenché le coup de foudre, et on s’est tout de suite passionné pour ses mondes surréalistes, peuplés de personnages déjantés et de bestiaux improbables, de faciès grimaçants, de corps longilignes, décharnés ou exubérants, singulièrement mis en cases. C’est donc avec étonnement qu’on accueille une bande dessinée de Nicolas de Crécy entièrement animalière, où il délaisse la figure humaine, pourtant centrale dans toutes les oeuvres précédentes.

Salvatore, le toutou garagiste un rien misanthrope, vit reclus dans ses montagnes savoyardes, entre sa fondue quotidienne et ses réparations d’autos, qui lui valent dans toute la région une réputation de mécanicien virtuose. Il ne doit pas l’avoir volée, cette réputation, pour qu’Amandine, une truie myope et enceinte jusqu’au groin, brave les dangers de la route que lui attire son infirmité et vienne le consulter de si loin. Malgré sa compétence avérée en la matière et derrière une apparente bonhomie, Salvatore n’en est pas moins malhonnête, et profite de la faible vue d’Amandine pour lui subtiliser une pièce du moteur de son tacot. Mais le garagiste a des raisons sérieuses d’emprunter à ses clients : un plan diabolique et secret sommeille dans ses cartons depuis l’enfance, et va enfin lui permettre de retrouver Julie, le fox-terrier de son cœur, tout en poils brillants et sourire tendre.

Difficile d’être sévère avec De Crécy : tous les ingrédients qui caractérisent son style sont réunis : poésie, humour absurde, personnages insolites, ton décalé de la narration… Il manque pourtant dans ce premier tome cette alchimie, ce rythme équilibré du récit qui faisait du Bibendum Céleste ou de Léon La Came des sommets de sa bibliographie. Au final, on achève sans déplaisir la lecture de ce premier tome, mais on s’en évade aussi rapidement qu’on s’y est immergé : les ambiances sont peu prenantes, les personnages moins charismatiques et l’intrigue plus diluée sur ce format court. De plus, si le cerné à l’encre puissant et nerveux de Nicolas de Crécy constitue toujours l’armature graphique de l’album, les couleurs, plus fades et discrètes, sont celles d’un autre. On est loin du fauvisme de son Bibendum et on perd un peu de ce qui faisait la spécificité de son art. Comme tant d’autres, aurait-il été saisi par l’appât du gain de temps ? La couverture, seule planche à être réalisée traditionnellement et à échapper à cette couleur de « synthèse » est-elle l’aveu de ce compromis ?
De Crécy nous a habitués à être exigeants à son égard, mais ne soyons pas intégristes : Salvatore reste tout de même un récit de qualité, sensible et divertissant, et peut encore s’étoffer au cours des tomes à venir. Sans compter que cet album, plus léger, peut être un point d’entrée plus facile pour des lecteurs encore réticents à son imaginaire. Enfin, qui sait, peut-être l’auteur s’offre-t-il une récréation avant de se lancer dans des projets plus ambitieux… Rien que pour ça, parce que De Crécy est un grand et que son talent n’est plus à prouver, Salvatore mérite une place au chaud dans notre bibliothèque.

trevor baonde

   
 

Nicolas de Crécy, Salvatore – Tome 1 : « Transports amoureux », Dupuis coll. « Expresso », janvier 2005, 47 p. couleur – 9,50 €.

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