Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes – Anthologie 1937-2014
Parra sait que chacun bat les cartes avec ses ombres et se perd dans son propre désert sans même avoir besoin de celui des autres. Bref, chacun va avec sa bougie. Flamme flotte. Petit panache de fumée. Notre autre monde s’appelle dormir Mais qui habite là ? Le poète le rappelle dans ses anti-poèmes qui n’ont d’ « anti » que le terme. Et c’est là une manière de nous réjouir de tout ce qui nous dépasse et qui fait que nous chavirons. Par son body building parmi les mots, l’auteur propose un stage d’athlétisme poétique. C’est une manière aussi de persévérer dans la sérénité au sein du nid glacé des hommes où il s’agit de continuer à exister et suivre notre cours avec l’aide du poète chilien professeur de mathématiques et de physique en lycée.
Les poèmes sont efficaces car iconoclastes à souhait. Mais Parra de se justifier d’emblée : « L’auteur ne répond pas de la gêne que ses écrits pourraient occasionner :/ c’est bien malgré lui. / Le lecteur devra toujours se tenir pour satisfait. » D’autant que ce livre n’aurait pas dû être publié selon les docteurs de la loi poétique puisqu’il ne recèle pas les effets de style et de vocable que tout poète digne de ce nom doit respecter. Mais à ceux-ci l’auteur préfère le vernaculaire, les choses simples qui vont mieux à une époque où il n’est pas jusqu’aux zozios d’Aristophane d’enterrer « dans leurs propres têtes / Les cadavres de leurs parents /(Chaque oiseau est un véritable cimetière volant) ».
Qu’à cela ne tienne : la farce humaine va bon train. Tout est désopilant et burlesque – du moins de plus souvent en surface. Feignant un matérialiste qui ignore la transcendance, le poète s’amuse. L’arbre poétique n’est plus un symbole mais la matière. Celle capable de faire tables, chaises, pâtes à papier (s’il est eucalyptus) et basta. Bref, l’auteur met à mal des rideaux et leurs plis d’usage. Au besoin il y grimpe et son lecteur le suit.
Ce dernier accompagne ce menteur comme un arracheur de dents de sagesse. Il a le mérite de pratiquer ses extractions sans anesthésiant. Il est à ce titre aussi indépendant que son client qui vient perdre ses derniers chicots de sapience. Une fois la douleur effacée, il lui reste à s’émerveiller du temps et avec le poète loin des « Comité Central » de chaque appartenance littéraire ou poétique. Edenté, il est libre car le poète l’a rattaché à la beauté du monde. Ses poèmes n’ont pas à le chanter. L’objectif est de ratisser les stucs en stocks qui la cachent.
jean-paul gavard-perret
Nicanor Parra, Poèmes et antipoèmes – Anthologie 1937-2014, Préface de Philippe Lançon, édition bilingue traduit de l’espagnol par Bernard Pautrat avec la collaboration de Felipe Tupper, Le Seuil, Paris, 2018, 684 p.
